Le grand spectacle officiel des feux d’artifice du 4 juillet à Houston, baptisé Freedom Over Texas, s’est déroulé à Eleanor Tinsley Park, en plein Downtown. De 15h à 22h, la ville a vibré au rythme des festivités avant le bouquet final à 21h30. Cette année, la fête avait une saveur particulière: elle marquait aussi le 250e anniversaire de l’indépendance des États-Unis (America250). Une symbolique forte, survenant quelques heures à peine après un Canada–Maroc à fort ascenseur émotionnel. Mais avant de plonger dans le chaudron de Houston, un saut en arrière s’impose.
Flashback: Aéroport de Monterrey
Vingt-quatre heures après l’affrontement entre les Pays-Bas et le Maroc, je suis témoin de retrouvailles chaleureuses dans les couloirs de l’aéroport de Monterrey: d’un côté, l’icône Noureddine Naybet, de l’autre, le magicien de la raquette Younes El Aynaoui. Le sujet? Le football — et plus précisément le jeune Neil El Aynaoui.
Younes, père attentionné, décrypte le parcours de son fils avec la lucidité du haut niveau: «Neil a eu une progression lente mais continue. Son point fort, c’est sa régularité».
Naybet, fidèle à son tempérament de capitaine de fer, réplique avec la rigueur des grands défenseurs: «Il doit garder les pieds sur terre».
Le ton est donné: le talent est là, mais le très haut niveau exige une humilité absolue, une discipline de chaque instant que les deux champions connaissent par cœur.
Houston: entre espace, chaleur et légendes
En débarquant à Houston, on est saisi par le gigantisme de la «Space City». Fondée en 1836 sur les rives du Bayou Buffalo, la ville s’est bâtie sur le pétrole avant de décrocher la lune. Côté météo, aucune demi-mesure: une chaleur lourde, épaisse et moite, presque liquide, vous tombe sur les épaules dès qu’on quitte la climatisation salvatrice des malls. Une atmosphère digne d’un western moderne où le bitume semble onduler sous les rayons d’un soleil de plomb.
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Car ici, c’est bien la conquête spatiale qui a écrit les pages les plus vertigineuses de l’histoire locale. Au Johnson Space Center, quartier général de la NASA pour les vols habités, résonnent encore les noms mythiques qui ont fait basculer l’humanité vers les étoiles: Buzz Aldrin, Michael Collins, et surtout Neil Armstrong, premier homme à avoir foulé le sol lunaire en 1969. Un détail méconnu rapproche pourtant cette épopée américaine du Royaume: Armstrong a longtemps siégé comme membre associé de l’Académie du Royaume du Maroc, fondée en 1977 par feu Sa Majesté le roi Hassan II, aux côtés d’autres grandes figures internationales comme Henry Kissinger. Une passerelle inattendue entre la Lune et la terre chérifienne, qui donne une résonance particulière à cette étape houstonienne du voyage.
Le Dr Kamal Oudrhiri, retenu par les festivités officielles du 4 juillet, ne sera pas des nôtres pour cette étape — il m’a promis de nous rejoindre à Boston en cas de qualification.
C’est aussi la ville de Beyoncé et d’Hakeem Olajuwon, le légendaire pivot des Rockets. Deux icônes planétaires qui incarnent l’essence même de la réussite locale: d’un côté, la reine absolue de la pop et de l’industrie musicale, fière de ses racines texanes qu’elle ne manque jamais de célébrer ; de l’autre, le géant nigérian naturalisé américain, «The Dream», qui a offert à la ville ses deux titres suprêmes en NBA (1994, 1995) grâce à son légendaire Dream Shake et une grâce athlétique inégalée. Une cité définitivement habituée aux destins hors normes.
Notre arène du jour: le NRG Stadium, complexe omnisports monumental au cœur du NRG Park. Inauguré en 2002 sous le nom de Reliant Stadium, il fut le premier stade de la NFL doté d’un toit rétractable, avec une capacité variant entre 71 500 et 80 000 spectateurs. À l’intérieur, l’air conditionné offre un contraste presque irréel avec l’étuve texane du dehors — un soulagement autant pour les organismes des joueurs que pour les cordes vocales des supporters, transformant l’enceinte en un immense auditorium climatisé.
Le grand carrefour métis
Pour comprendre l’âme de Houston, il faut quitter l’acier et le verre de Downtown et plonger dans ses quartiers populaires, où le Texas rencontre l’Amérique latine. Avec une population hispanique qui frôle la moitié des habitants, les traditions latinos sont ici l’ADN même de la cité: fresques murales chicanas vibrantes de couleurs dans l’East End, musique Tejano héritée des colons du XIXe siècle et immortalisée par la regrettée Selena Quintanilla, et le ballet dominical des Lowriders aux carrosseries chromées, peintes à la main, qui paradent fièrement.
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Et puis il y a la table: le Tex-Mex est né ici, mélange de culture cow-boy et de saveurs d’assemblage, mais les saveurs authentiques de Monterrey, du Michoacán ou de Jalisco s’invitent aujourd’hui à chaque coin de rue dans les taquerías parfumées de coriandre et de lime. En plein Independence Day, ce melting-pot vivant rappelle que l’identité de Houston s’écrit autant en espagnol qu’en anglais, une mosaïque culturelle qui fait la richesse de cette Amérique plurielle.
J-1: la tension monte
En conférence de presse, le sélectionneur Mohamed Ouahbi apparaît serein mais vigilant. Pas de triomphalisme dans ses mots, plutôt une froide rigueur de tacticien: le Canada est une équipe athlétique, dense et compacte, capable d’imposer un défi physique permanent et de punir la moindre erreur de relance. Le mot d’ordre transmis dans les coulisses et répété à l’entraînement: gérer le rythme sous la chaleur étouffante des extérieurs, confisquer le ballon et verrouiller tactiquement les transitions rapides des Canadiens pour éviter de courir après le score.
Dès le vendredi soir, des centaines de supporters marocains se rassemblent au Gerald D. Hines Waterwall Park. Devant cette immense cascade artificielle de 20 mètres de haut, les chants de la sélection résonnent, mêlés au bruit de l’eau. Une ferveur grandissante, prélude à l’électricité du lendemain.
Le samedi, le trajet en METRORail marque le retour de notre fameuse Pepperino — la supportrice hyper-investie que l’on suit depuis le début du tournoi, capable de vivre chaque match comme un drame shakespearien d’une intensité folle. Après trois jours d’absence pour cause d’extinction de voix totale, elle revient accompagnée de son amie «VIP», qui ne connaît strictement rien au football et n’est là que pour l’ambiance, les jeux de lumières et l’alimentation de sa communauté numérique — un duo comique devenu, match après match, notre baromètre sociologique et humoristique du tournoi.
Aux abords du stade, la marée rouge et verte a pris possession des esplanades dans une ambiance de carnaval. Un supporter canadien lance, tout sourire, en agitant sa feuille d’érable: «We will win, 2-1!» Réponse du tac au tac d’un Wydadi en transe: «Surely in hockey, my friend, but now we play football!»
Puis, à l’intérieur de l’arène, l’hymne national retentit. Le temps s’arrête, les poils se hérissent. Dans le dôme fermé du NRG Stadium, la ferveur est démultipliée. On comprend instantanément que ce match dépasse le simple cadre sportif: c’est l’âme d’un peuple qui vibre à l’unisson, à des milliers de kilomètres de la patrie.
Le match: chronique d’un choc à haute tension
Dès les premières minutes, le Canada impose un pressing étouffant, très haut sur le terrain, cherchant à couper les lignes de passes entre la charnière centrale et le milieu marocain pour asphyxier notre construction. Fidèle au scénario anticipé par le staff technique, l’entame de match se révèle particulièrement compliquée: les Canadiens se montrent intenses et particulièrement agressifs dans les duels, donnant du fil à retordre à notre arrière-garde.
Pepperino, déjà en transe et agrippée à son écharpe, s’alarme au moindre ballon perdu: «Hakimi est absent en ce début de match? C’est pas possible, réveillez-le!» Sa copine VIP, elle, vit dans un univers parallèle, totalement étanche à la pression du gazon: premier appel vidéo de la journée. «Ça va Fati? Ana f le stade... Je m’ennuie à mourir, y’a même pas de musique!»
Le bloc canadien, parfaitement organisé et d’une rigueur quasi militaire, continue de faire souffrir le milieu marocain. Brahim peine à se défaire du marquage individuel serré et agressif qui lui est imposé par deux sentinelles canadiennes. «Brahim n’a pas touché un ballon! On joue à dix!» peste Pepperino, au bord de l’apoplexie. Malgré la rugosité apparente du jeu canadien, ce sont les Lions qui, paradoxalement, écopent des sanctions. Ne commettant pourtant que six petites fautes en première période, ils récoltent tout de même quatre cartons jaunes d’une sévérité excessive — de quoi mettre Pepperino hors d’elle. Totalement révoltée, elle s’en prend cette fois à l’arbitrage et aux instances internationales dans une tirade mémorable: «A-t-on idée de désigner un arbitre anglais alors que les Canadiens sont des sujets du Roi d’Angleterre? C’est un complot géopolitique, c’est pas possible!»
La pause arrive à point nommé pour ramener un peu de calme. Dans le secret du vestiaire, la solution de Mohamed Ouahbi ne passe pas par un bouleversement tactique, mais par une exigence technique: imposer une meilleure circulation du ballon pour déjouer le premier rideau adverse et mieux exploiter la profondeur afin de mettre le Canada en difficulté. Pendant ce temps, la copine VIP enchaîne les selfies avec une moue boudeuse, totalement imperturbable face au drame tactique qui se joue sous ses yeux.
C’est après la mi-temps que le plan du sélectionneur porte ses fruits. Les Lions font le dos rond, laissent passer l’orage canadien puis frappent au moment précis où l’adversaire commence à baisser de rythme. Sur une fulgurance technique dont il a le secret, Azzedine Ounahi ouvre le score. Le stade explose. Pepperino, oubliant sa voix éteinte, hurle à pleins poumons: « Ounahi, nta fannan!»
Quelques minutes plus tard, le même Ounahi, sur un nuage, double la mise d’un contre-pied parfait, devenant le héros absolu de cette qualification. Cette fois, l’émotion est trop forte: Pepperino s’évanouit littéralement sur son siège, submergée par un trop-plein de joie. Sa copine VIP, toujours perdue dans les méandres de son monde virtuel, ne s’en aperçoit même pas — trop occupée à appliquer un filtre sur ses stories pour remarquer que son amie vient de tomber dans les pommes juste à côté d’elle.
Le stade entier est en fusion, une véritable afición marocaine en terre texane. Les Lions, portés par cette avance confortable et une maîtrise technique retrouvée, gèrent la fin de match avec une maturité remarquable, confisquant le ballon à des Canadiens épuisés. Un troisième but en fin de rencontre vient sceller une victoire nette, sans bavure, 3-0. Pepperino revient à elle juste à temps, reprenant ses esprits grâce aux sels d’un voisin de tribune, pour basculer dans une transe mystique, les larmes aux yeux, savourant l’ampleur et la beauté de ce succès historique.
Après-match: le devoir accompli
Au coup de sifflet final, l’explosion de joie est totale, les tribunes tremblent. La copine Instagrammeuse range enfin son précieux téléphone dans son sac, visiblement contrariée par le bruit: «Franchement, je ne me suis pas amusée... Mes oreilles sifflent». La réplique de Pepperino, encore tremblante d’émotion, est cinglante: «Ma chérie, on vient au stade pour encourager et pour gagner, pas pour défiler comme à la Fashion Week!»
En zone mixte, les visages portent les stigmates de la fatigue et de l’humidité texane, mais les mots respirent la grandeur d’esprit et l’unité d’un groupe. Élu Homme du Match, Azzedine Ounahi évacue immédiatement toute gloire personnelle pour louer le collectif: «Ce n’est pas parce que j’ai marqué... On vit tous un bon moment ensemble, on a tous le même objectif». Une communion partagée par Achraf Hakimi qui, sur ses réseaux, a tenu à exprimer sa profonde gratitude envers Sa Majesté le Roi Mohammed VI pour son soutien constant et sa vision qui propulsent le football national.
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Face aux micros de la presse mondiale, le sélectionneur national Mohamed Ouahbi a couronné ce tableau d’une analyse lucide à chaud. Tout en saluant la prestation de ses guerriers, il a rendu un hommage appuyé et sincère à la vaillance des Canadiens, confirmant la valeur d’une victoire acquise avec intelligence et patience.
Le retour en tramway dans la douceur de la nuit houstonienne offre de magnifiques images de fair-play : des supporters canadiens, dignes dans la défaite, saluent le peuple rouge et vert. «Congratulations! You have a very good team, we are still learning the high level». Plus tard, dans le hall de l’hôtel, je recroise Younes El Aynaoui, le regard brillant et le sourire des grands jours: « L’aventure se poursuit, Amine. L’appétit vient en mangeant!»
Cap sur la Nouvelle-Angleterre
Et comme le chantait la légende de la country texane Willie Nelson dans son immortel On the Road Again, la route reprend déjà ses droits. Jeudi, direction Boston pour un rendez-vous gravé dans les étoiles, un rendez-vous avec l’Histoire — et avec la France. L’heure de la revanche de 2022 a sonné, et l’atmosphère s’annonce déjà incandescente.
En quittant le Texas, difficile de ne pas repenser aux mots célèbres de Rudy Tomjanovich, l’ancien coach des Houston Rockets, après leur titre mémorable de 1995 — une formule qui résonne d’autant plus fort aujourd’hui qu’elle porte en elle tout le goût de la rédemption et de la revanche hérité de Qatar 2022: «Ne sous-estimez jamais le cœur d’un champion».
Au loin, alors que les derniers éclats de Freedom Over Texas continuent d’illuminer faiblement le ciel de Houston, la marée rouge et verte entame, en boucle dans les couloirs de l’aéroport, un chant qui ne laisse planer aucun doute sur l’état d’esprit et l’objectif du prochain rendez-vous: «Mbappé, ha hna jayyin!» Comme si les mêmes feux d’artifice qui avaient ouvert cette folle journée du 4 juillet accompagnaient déjà, en musique de fond, le début de la grande transhumance vers le Massachusetts.
Et comme le chantait si bien Elvis Presley dans son vibrant If I Can Dream, on a le droit de croire, encore et toujours, à un rêve — celui de voir les Lions de l’Atlas écrire une nouvelle page dorée de leur histoire à Boston.
