Il y a des matchs qui se gagnent au talent, d’autres au mental, et d’autres encore malgré l’arbitrage. Le Maroc, face au Canada, a réussi le triplé. Dans ce huitième de finale de Coupe du monde, les Lions de l’Atlas n’ont pas seulement dû affronter une équipe parmi les plus agressives du tournoi, ce jour-là un peu plus qu’auparavant ; ils ont aussi dû composer avec un arbitre dont la rapidité à dégainer les cartons semblait relever moins de la justice sportive que du réflexe pavlovien dès qu’un maillot blanc entrait dans son champ de vision. Heureusement qu’ils n’ont pas joué en rouge, les vaillants marocains...
Le bilan est presque poétique dans son absurdité: une équipe canadienne rugueuse, engagée jusqu’à l’excès, parfois franchement brutale, et au final ce sont les Marocains qui repartent avec la collection la plus fournie de cartons jaunes. Six pour le Maroc, trois pour le Canada. À croire qu’au royaume du sifflet, le coupable n’est pas celui qui distribue les coups, mais celui qui a le mauvais goût de les recevoir et encore plus s’il venait à protester.
L’arbitre, il faut le reconnaître, avait un vrai talent: celui de dégainer plus vite que son ombre lorsqu’un joueur marocain osait commettre «l’irréparable»: un tacle un peu appuyé, une contestation, parfois même un simple regard trop insistant. On aurait dit Lucky Luke, mais version arbitrage FIFA: le carton semblait sortir avant même que la faute ne soit terminée. En revanche, lorsqu’il s’agissait des coups portés aux Marocains, le cow-boy devenait soudain myope, contemplatif, presque philosophe. Certaines brutalités n’étaient manifestement pas perceptibles à l’œil arbitral.
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Le cas Hakimi mérite à lui seul un petit chapitre dans le manuel des incompréhensions footballistiques. Une agression évidente, un geste qui, dans un monde normalement administré, appelait au minimum un rouge, ou à défaut un sérieux rappel à l’ordre. Mais non. Monsieur l’arbitre n’a rien vu. Ou, plus précisément, il n’a pas souhaité voir. Même scénario pour Mazraoui, lui aussi victime d’un traitement musclé que l’homme au sifflet a rangé dans la catégorie des incidents mineurs. On imagine qu’il devait réserver sa sévérité à des fautes plus graves, comme par exemple… célébrer un but avec trop d’enthousiasme.
Et puis il y a eu cette scène délicieuse, presque surréaliste: le deuxième but marocain inscrit par Azzedine Ounahi. Une action limpide, rapide, lumineuse, exécutée avec une telle évidence qu’elle a semblé arracher à l’arbitre un geste étrange, comme un aveu involontaire. Les bras levés, l’air désolé, il semblait dire au monde entier et probablement aux Canadiens ou peut être aux commanditaires, s’il y en avait: «Excusez-moi, j’ai vraiment tout essayé, mais cette fois je n’ai pas trouvé comment arrêter l’action». C’est peut-être cela, le plus bel hommage involontaire rendu au football marocain: même l’arbitre, un instant, a paru désarmé par la beauté du mouvement.
La joie des joueurs marocains. AFP
Faut-il, à partir de là, sombrer dans le complotisme de comptoir et imaginer la FIFA dans l’ombre, en train de distribuer les scénarios comme un producteur de série télé? Restons sérieux. Ou plutôt, restons raisonnablement ironiques. Il n’est pas nécessaire de douter de l’institution tout entière pour s’interroger sur certaines désignations. Le Canada appartient au Commonwealth, l’arbitre était anglais: voilà de quoi alimenter, au minimum, quelques haussements de sourcils. Ajoutons à cela l’éternelle condescendance d’un certain establishment footballistique envers les «petites équipes» qui ont le tort de ne pas respecter la hiérarchie écrite d’avance, et l’on obtient un cocktail suffisamment troublant pour nourrir les conversations de café pendant des années.
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Bien sûr, nous n’en saurons probablement jamais rien. Les arbitres, comme les diplomates, emportent souvent leurs secrets avec eux. Chacun gardera ses certitudes, ses soupçons, ses dénégations et ses silences. Mais au fond, l’essentiel est ailleurs. Il est dans cette qualification immense, conquise non seulement contre un adversaire rugueux, mais aussi contre un contexte qui n’avait rien d’un tapis rouge. Il est dans la maîtrise technique d’un Ounahi, la solidité d’un Amrabat, la classe d’un Hakimi, le courage d’un Mazraoui, l’inspiration d’un Bounou et dans l’intelligence collective d’un groupe qui a su garder son sang-froid là où d’autres auraient perdu la tête.
Car cette équipe marocaine ne se contente pas de jouer au football: elle raconte quelque chose. Elle raconte un pays qui se redresse, qui se respecte, qui se projette. Elle raconte un collectif qui n’accepte plus le rôle folklorique qu’on assignait trop souvent aux sélections africaines ou arabes: faire joli, courir beaucoup, puis rentrer chez soi avec les compliments de la galerie. Non. Ce Maroc-là veut gagner, veut durer, veut déranger. Et il dérange, justement parce qu’il n’est plus là pour faire de la figuration.
Cette victoire a donc le goût de la revanche, mais surtout celui de l’affirmation. Une nation entière jubile, portée par ses joueurs, son staff, et par une dynamique plus large qui dépasse le simple cadre du sport. Il y a, derrière cette épopée, une vision, une ambition, une fierté retrouvée. Le football n’explique pas tout, mais il révèle beaucoup: un état d’esprit, une discipline, une confiance. Et ce que montrent aujourd’hui les Lions de l’Atlas, c’est un Maroc qui a cessé de demander la permission d’exister au plus haut niveau.
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Reste maintenant l’étape suivante: la France. Et avec elle, une autre question, devenue presque un rituel avant même le coup d’envoi: qui arbitrera? Parce qu’à ce niveau-là, la désignation de l’homme en noir finit presque par ressembler à l’annonce du menu. On saura très vite si le Maroc est convié au banquet… ou s’il est lui-même inscrit à la carte.
Quoi qu’il en soit, une chose est acquise: ce Maroc a déjà gagné quelque chose de précieux. Il a gagné le respect des siens, l’admiration de millions de supporters, et la certitude qu’il peut regarder n’importe quelle grande nation droit dans les yeux. Et si, en plus, il faut battre l’adversaire, le doute et l’arbitre, alors autant le faire avec panache. Après tout, les grandes épopées n’ont jamais été écrites avec un sifflet impartial.





























