Le carnet de voyage d’Amine Birouk: New York, New York State of Mind

Amine Birouk (image générée avec l'IA).

ChroniqueFace à l’Écosse et sa «Tartan Army», il ne s’agira plus de chercher le beau geste — il faudra imposer un fighting spirit à toute épreuve, puiser dans nos ressources ce courage, cette hargne, ce souffle Braveheart nécessaire pour faire tomber les remparts écossais.

Le 16/06/2026 à 11h34

La Grosse Pomme ne dort jamais. En ce mois de juin 2026, elle vibre au rythme des parquets de la NBA, ignorant superbement le tumulte du ballon rond. New York est un état d’esprit, un véritable New York State of Mind que Jay-Z a su sublimer — et qui vous habite dès l’aube, dès le premier pas sur le bitume de Manhattan.

Je marche dans ces rues, et je me sens comme un intrus dans un décor cinématographique où l’errance mélancolique de Woody Allen se mêle à l’engagement viscéral de Spike Lee. Entre les standards immortels de Frank Sinatra et les flows tranchants du hip-hop local, je me laisse porter par cette symphonie urbaine qui, étrangement, me renvoie à mes propres doutes de chroniqueur. On se surprend à imaginer John Travolta, dans son costume blanc de Saturday Night Fever, traversant ces mêmes trottoirs avec cette assurance iconique, portée par le rythme électrique de Stayin’ Alive. Une ville qui, malgré ses zones d’ombre, garde cette cadence frénétique pour rester debout, pour survivre à chaque coup du sort.

Broadway, 5ème Avenue: la parenthèse

Au milieu de ce chaos, flâner devant les théâtres de Broadway reste mon dernier refuge. Passer de la ferveur étouffante d’un stade à l’intimité d’une salle de spectacle, c’est une manière de souffler ; c’est comprendre que si le sport est une lutte pour la survie, l’art, lui, ne cherche pas de résultat — il cherche la vérité.

Times Square: L’écho de Doha à Manhattan

La veille du match contre le Brésil, le centre du monde a basculé. Times Square a été investi par une marée humaine venue du Royaume. J’étais là, au cœur de cette vague, et je dois avouer que ce n’était pas seulement une manifestation de soutien — c’était un remake vibrant de l’épopée de Doha 2022. Sous les néons aveuglants, les chants marocains ont retenti, transcendés par la présence inattendue de French Montana.

Drapeaux déployés, percussions frénétiques, l’hymne national a résonné contre les gratte-ciels. J’ai vu des visages, des larmes, une ferveur qui m’a rappelé que le souvenir du Qatar est devenu notre ADN collectif, exporté ici, sur le béton américain, comme un talisman. Cette passion a d’ailleurs captivé l’attention mondiale, redonnant à la compétition toute sa dimension populaire — la FIFA, ce soir-là, n’avait aucune raison de se plaindre de ses tribunes.

Le manifeste d’avant-match: «Nous sommes les Brésiliens de l’Afrique»

À la veille de la rencontre, Achraf Hakimi a posé les mots du cœur. En l’écoutant, j’ai senti que ce n’était pas de la fanfaronnade, mais un manifeste identitaire. En revendiquant cet héritage, il plantait le décor: ce match contre les héritiers d’O Rei Pelé n’était pas un duel entre un maître et un élève, mais une rencontre entre deux écoles partageant la même audace, la même liberté créatrice, cette recherche du beau geste qui transcende les frontières. Nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, les héritiers de la Perle Noire Larbi Benbarek ou du Prince du Parc, Abderrahmane Mahjoub. Lors de mon intervention sur Radio Marca — la grande radio sportive espagnole qui m’avait invité à donner mon analyse à quelques heures du coup d’envoi — je me suis surpris à affirmer: «C’est juré, promis, on ne fera pas comme en 1998. On ne regardera pas le Brésil jouer. On ne demandera ni autographes, ni selfies». Je voulais croire que nous avions enfin changé de dimension.

Prélude tactique: L’anecdote du Lion et de la Gazelle

Cette audace venait se heurter au réalisme pragmatique de Mohamed Ouahbi. Il y a quelques mois, juste après le sacre mondial des U20, le sélectionneur nous avait livré la parabole qu’il aime à répéter à ses troupes: «Chaque matin, en Afrique, une gazelle se réveille. Elle sait qu’elle doit courir plus vite que le lion le plus rapide si elle ne veut pas être dévorée. Chaque matin, un lion se réveille. Il sait qu’il doit courir plus vite que la gazelle la plus lente ou il mourra de faim. Peu importe que vous soyez lion ou gazelle, quand le soleil se lève, vous avez intérêt à courir». Pour Ouahbi, face au Brésil, cette philosophie n’était pas une option mais une condition de survie. C’est là que j’ai compris que le football, c’est aussi, et surtout, savoir souffrir ensemble.

Itinéraire d’un Lion: vers le MetLife

Le jour J, l’effervescence était physique. Dans le train NJ Transit depuis Penn Station, le football était une langue secrète: drapeaux pliés, maillots dissimulés, regards projetés vers un coup d’envoi que nous seuls sentions venir. Alors que Manhattan s’effilochait derrière les vitres, laissant place à l’immensité horizontale du New Jersey, j’ai compris que nous traversions une frontière invisible — entre l’excès new-yorkais et la solennité de l’attente. Le wagon était devenu un sas où nos identités de supporters se confondaient. J’étais une cellule de cette onde de choc marocaine en transit, glissant vers le MetLife avec la certitude que nous allions à la rencontre d’une évidence encore insoupçonnée.

Le duel au MetLife: une partition tactique magistrale

Le match fut une pièce de théâtre aux multiples actes. Dès l’entame, les hommes d’Ouahbi ont imposé un pressing étouffant. À la 21e minute, le ballon piqué d’Ismael Saibari, sur ce service millimétré de Brahim Diaz, a provoqué en moi une décharge d’adrénaline pure. Si Vinicius Jr a égalisé d’une frappe imparable, j’ai admiré la solidarité exemplaire de notre bloc en seconde période. Ayyoub Bouaddi, véritable métronome, a impressionné par sa maturité: Thierry Henry ne s’y est pas trompé, déclarant que le jeune Marocain avait été, de loin, le meilleur acteur sur la pelouse, dictant le tempo avec une sérénité déconcertante. Score final: 1-1. Un nul qui avait le goût d’une victoire inachevée.

L’après-match: entre frustration et nouvelle ère

Au coup de sifflet final, l’absence d’euphorie dans le vestiaire marocain en disait long. En zone mixte, le «goût d’inachevé» était palpable: cette équipe n’était pas venue pour obtenir une médaille de consolation. Ce basculement — passer de l’admiration passive à l’exigence de la gagne — est la preuve que nous avons grandi. On ne cherche plus la gloire par procuration auprès des géants ; on cherche à devenir le géant. Cette montée en puissance nous semblait déjà écrite dans les étoiles.

Alors que je parcourais les grands médias internationaux, une phrase a retenu mon attention, celle du grand Romario: «Le Maroc a dompté le Brésil». Six mots. Secs, nets, définitifs. Venant d’un enfant prodige de la Seleção, d’un homme qui a tout gagné avec le Brésil, ces six mots valaient tous les discours.

Retour vers Manhattan: un aller paisible, un retour-marathon

L’aller s’était fait sans encombre, porté par cette marée humaine en rouge et vert — I’m walking, comme aurait chantonné Fats Domino, yes indeed. Le retour, lui, fut une épreuve d’un autre genre. Alors que les célébrations du titre des Knicks battaient leur plein, la ville s’est retrouvée sous un dispositif policier exceptionnellement renforcé: rues et avenues bouclées, accès filtrés. Pour rejoindre mon hôtel depuis Penn Station — de la 32e rue à la 8e Avenue, vingt minutes en temps normal — ce fut un marathon improvisé d’une heure à pied, sans dossard ni ravitaillement. Une ferveur locale qui m’a rappelé que le sport est aussi une bête sauvage, imprévisible, qui nous rattrape quand on s’y attend le moins.

Cap sur Boston: attention aux descendants de William Wallace

Alors que je prends la route vers le Nord, les notes nostalgiques de Massachusetts des Bee Gees dans mes écouteurs m’aident à faire le vide. Face à l’Écosse et sa «Tartan Army», il ne s’agira plus de chercher le beau geste — il faudra imposer un fighting spirit à toute épreuve, puiser dans nos ressources ce courage, cette hargne, ce souffle Braveheart nécessaire pour faire tomber les remparts écossais.

Mais alors que je lis les louanges de la presse internationale, je me méfie de ce miroir trop brillant. Je repense au Corbeau et au Renard de La Fontaine: «Apprenez que tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute». Et tandis que Everybody’s Talkin’ de Harry Nilsson résonne en moi, m’évoquant la fragilité de nos sommets et la dureté de nos chutes, je me dis qu’un Écossais avisé en vaut deux — et que les «Brésiliens de l’Afrique» n’ont pas encore fini de courir.

Par Amine Birouk
Le 16/06/2026 à 11h34