Je suis de ces supporters qui portent le Maroc dans chaque battement de leur cœur. De ceux qui ont vécu leur premier ascenseur émotionnel en 1986, devant une télévision en noir et blanc, quand les Lions commençaient à écrire notre légende. Trente-six ans plus tard, nous avons vibré puis effleuré la gloire au Qatar. Aujourd’hui, forts de cette expérience et de notre 7ᵉ place au classement FIFA qui impose le respect, nos attentes sont légitimes et élevées.
Nous quittons donc l’Aéroport Mohammed V avec le poids d’un rêve national sur les épaules — un rêve qui, cette fois, ne ressemble plus à une utopie, mais à un horizon atteignable. Nous revenons toujours sur le même rêve, portés par cette même soif d’absolu.
Je survole l’immensité bleue, les yeux rivés sur mon carnet. Le moteur chante sa mélodie de voyage, mais mon esprit est déjà à New York. Dans mes écouteurs, As Time Goes By résonne — pas par nostalgie, mais parce que quitter Casablanca pour l’Amérique sans cette mélodie, ce serait comme quitter Humphrey Bogart sans son imperméable. Il y a des fidélités qu’on ne négocie pas.
Et cette terre où nous allons, nous ne la découvrons pas. Nous y revenons. Car il y a deux cent cinquante ans, en 1777, le Maroc fut le premier pays au monde à reconnaître l’indépendance de la jeune nation américaine. Le Traité de Paix et d’Amitié de 1786 scella cette alliance — le plus vieux traité non rompu de l’histoire des États-Unis. Plus encore, en janvier 1943, à la villa Dar Es-Saada d’Anfa, Franklin D. Roosevelt prit cet engagement moral devant le Sultan Mohammed Ben Youssef: soutenir les aspirations nationales du Maroc. Les Lions de l’Atlas ne débarquent pas en touristes. Ils rentrent dans un pays qui leur doit, symboliquement, quelque chose.
I. Le décollage: Adieux à Casa
«Mesdames et messieurs, ici votre chef de cabine. Nous sommes prêts au décollage. Veuillez verrouiller vos tablettes et redresser vos dossiers. Le commandant de bord et tout l’équipage vous souhaite un excellent vol vers New York. Attachez vos ceintures, nous quittons la terre ferme».
Le train d’atterrissage se rétracte. Casablanca s’efface sous les nuages. Dans mes écouteurs, les Eagles prennent le relais avec Take It Easy — et soudain, par une association d’idées que seul un enfant des années 80 peut comprendre, je revois ce rendez-vous sacré du lundi au vendredi entre 18h et 20h où le monde se résumait à un transistor, l’émission Boogy sur la RTM Chaîne Inter, la voix du regretté Alifi Hafid.
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À ma droite, mon voisin de siège — un homme d’une soixantaine d’années, maillot rouge flambant neuf, casquette vissée jusqu’aux oreilles — sort de son sac plastique une quantité industrielle de cornes de gazelles. Il en propose à l’hôtesse avec un sourire désarmant. Elle décline poliment. Il insiste. Elle décline à nouveau. Il range, légèrement vexé, puis se tourne vers moi: «Wallah ces gens-là ne savent pas ce qu’ils ratent». Il a entièrement raison.
Je pense à ce gamin que j’étais, l’album Panini ouvert sur les genoux, échangeant fébrilement une figurine de Keegan en double contre celle, infiniment plus précieuse, de Maradona. Jamais, dans mes rêves les plus fous, je n’aurais imaginé voir mon pays cité parmi les favoris au sacre final. Et pourtant. Comme le dit Noureddine Naybet, avec cette humilité conquérante qui n’appartient qu’aux vrais champions : «Pourquoi pas remporter la Coupe du Monde ?» Une question qui, dans sa bouche, ne ressemble plus à une provocation, voire une chimère. Elle ressemble à une ambition assumée.
II. Zones de turbulences : L’écho d’une blessure
«Mesdames et messieurs, nous traversons une zone de fortes turbulences. Pour votre sécurité, veuillez regagner vos sièges immédiatement. Le service en cabine est suspendu jusqu’à nouvel ordre. Merci de votre compréhension».
Ce ne sont pas des trous d’air. Ce sont les séquelles du match contre la Norvège que tout Marocain a vécu — au stade de Harrison ou dans un salon de Derb Sultan, les yeux rivés sur un écran. «On a très bien joué par séquences», me rappelle mon voisin en ajustant sa casquette, la mine grave. Il a raison. Un match rugueux, intense, qui n’avait de préparation que le nom. Les Scandinaves ont joué comme si le Mondial avait déjà commencé — pressing haut, duels physiques, avec Haaland, Sorloth et Ødegaard omniprésents.
Seule la réussite devant le but n’a pas été à 100% de notre côté. Mais les corps ont payé le prix. Abde est malheureusement forfait pour la Seleção. Mazraoui, lui, a tenu son épaule et demeure incertain: sa présence dépendra de ses sensations lors des prochains entraînements. Dans la rangée 12, le Docteur Christophe Baudot — notre George Clooney de la série Urgences, assurance tous risques et gardien du sanctuaire médical des Lions — pianote sur son téléphone avec la concentration d’un chirurgien en salle d’opération. Mohamed Ouahbi, lui, a passé l’après-match à composer le 911 en silence, méthodiquement, sans dramatiser. C’est son style.
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Mais mieux vaut des bleus au corps que des bleus à l’âme. Cette équipe a déjà trop pleuré en 1998 et trop dansé en 2022 pour se laisser arrêter par quelques ecchymoses. Les Lions ne reculent pas. Ils avancent, mâchoire serrée, avec cette fierté qui ne se négocie pas.
Mon voisin aux cornes de gazelles interrompt mes pensées. Il s’est endormi, la bouche légèrement ouverte, le maillot rouge monté jusqu’au menton comme une couverture. Sur l’écran de son téléphone, toujours allumé : le groupe WhatsApp «Coupe du monde inchallah 🦁🦁🦁» avec 247 messages non lus depuis hier soir. «Allah y hafdek, ya watani». Je ne lis pas. Mais je devine.
Pendant que mon voisin ronfle doucement, mon esprit dérive déjà vers le Brésil…
Je pense à Garrincha, l’oiseau aux ailes brisées. À Zico, le Pelé blanc. À Sócrates et sa cigarette. Et surtout à cette phrase que Pelé — le Roi absolu du futebol — adressa un jour à notre Larbi Benbarek: «Si je suis le roi du football, alors Benbarek en est le dieu.» Une filiation mystique entre nos deux nations qui dit l’essentiel : le Maroc n’arrive pas en admirateur face à la Seleção. Il arrive en égal historique. Face à Ancelotti — ce magicien des bancs qui s’est juré de ramener une 6e étoile à Copacabana — nos Lions portent dans leurs veines la noblesse du jeu. Et cette fois, promis, juré: on ne les regardera pas jouer. On les challengera.
III. L’atterrissage: Le fracas du Nouveau Monde
«Mesdames et messieurs, nous entamons notre descente vers l’aéroport JFK. La température au sol est de 22 degrés. Veuillez vous assurer que vos ceintures sont attachées, vos tablettes rangées, et vos bagages sécurisés. Nous vous rappelons que le contrôle aux frontières sera strict. Bienvenue à New York».
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Le contrôle aux frontières. Cette institution américaine où le temps s’étire ou s’accélère selon le bon vouloir de l’officier en face — et selon la tête du voyageur, aussi, soyons honnêtes. Mon voisin aux cornes de gazelles est réveillé. Il range son téléphone, redresse sa casquette, et me regarde avec le sérieux d’un homme qui prépare une négociation diplomatique: «Tu crois qu’ils vont m’embêter avec mes provisions?» Je lui glisse alors, avec un sourire complice: «Dis la vérité, toute la vérité, rien que la vérité». Il hoche la tête, un peu plus nerveux, serrant son sac contre lui comme s’il contenait des joyaux de la couronne.
Puis New York s’impose. Pas celle des cartes postales — pas encore. Celle de l’arrivée réelle: la chaleur de juin qui colle à la peau, les taxis jaunes qui ne klaxonnent pour rien, la cacophonie des annonces en six langues, l’odeur de bitume chaud et de bretzel froid mélangés. Et partout, des maillots rouges. Des familles marocaines qui se reconnaissent sans se connaître, unies par la même espérance.
Je traverse le pont vers Brooklyn. La skyline de Manhattan se découpe sur le ciel de juin comme une promesse excessive. Je pense à Scorsese, à Simon et Garfunkel à Central Park, et je me dis que dans quelques jours, au MetLife Stadium, nous serons peut-être 80.000 à rugir la même chose, dont 30% de compatriotes, dans différentes langues, pour le même rêve.
