Botola: le déficit athlétique, le talon d’Achille du foot marocain?

Aziz Daouda. khadija Sabbar / Le360

ChroniqueQuand les jambes ne suivent pas, le talent ne suffit plus. Et lorsque le moteur fait défaut, c’est toute la chaîne de détection, de formation et de recrutement qu’il faut interroger.

Le 05/11/2026 à 16h00

Il est peut-être temps de regarder la Botola tant chez les masculins que pour les féminines, avec un peu moins de complaisance. Nous avons pris l’habitude de commenter les prestations de nos clubs à travers les résultats, les choix tactiques des entraîneurs, les erreurs individuelles, la qualité des pelouses ou encore les performances techniques des joueurs. Mais il existe une dimension fondamentale dont on parle beaucoup trop peu: la capacité athlétique réelle de nos footballeurs.

Une question mérite désormais d’être posée sans détour. Nos joueurs et joueuses possèdent-ils les qualités physiologiques nécessaires pour évoluer dans le football professionnel moderne et, a fortiori, pour rejoindre les grands clubs internationaux?

Les données scientifiques commencent à apporter un éclairage qui devrait nous interpeller.

Les chiffres de la Botola: un premier signal d’alarme

Une étude scientifique intitulée «Artificial intelligence and soccer towards data-driven management of Moroccan soccer with exploratory clustering analysis of tactical and physical performance», publiée le 17 décembre 2025 dans la revue Discover Artificial Intelligence, sous la direction de Mohammed Benhida et de ses coauteurs, s’est intéressée aux performances physiques et tactiques du football professionnel marocain.

L’étude repose sur des données GPS Catapult et des indicateurs Wyscout collectés lors de quinze rencontres d’un club professionnel de Botola Pro D1, anonymisé sous le nom de Club X, durant la première moitié de la saison 2024-2025.

Les résultats sont particulièrement intéressants, voire préoccupants.

La distance moyenne parcourue par joueur et par match s’établit à environ 7,13 kilomètres. La distance moyenne de course à haute intensité, dans la zone comprise entre 19 et 23 km/h, atteint 183 mètres, tandis que celle parcourue au-dessus de 23 km/h ne représente que 148 mètres.

L’étude relève également une moyenne de 10,2 sprints par joueur et par match, avec un seuil supérieur à 23 km/h, ainsi que 28,7 accélérations dépassant 2 m/s² et 39,2 décélérations inférieures à -2 m/s².

Ces chiffres méritent une attention particulière. Ils ne décrivent pas simplement la quantité de course effectuée par les joueurs, mais donnent aussi une première indication de leur capacité à produire des efforts intenses et à répéter des changements de rythme.

Il faut néanmoins préciser que cette étude porte sur un seul club et quinze rencontres. Elle ne permet donc pas de généraliser ses conclusions à l’ensemble de la Botola. Mais elle constitue un premier signal scientifique qui mérite d’être pris au sérieux.

Le benchmark international: un écart qui interpelle

Pour mesurer l’ampleur du problème, il faut confronter ces résultats aux références internationales.

Le 68e rapport mensuel de l’Observatoire du football CIES, réalisé avec la société SkillCorner, a analysé 7.855 rencontres disputées au cours des saisons 2020 et 2020-2021 dans 31 championnats européens et américains.

Les résultats donnent une idée des exigences physiques du football professionnel. La distance moyenne parcourue par joueur et par match atteint 10,3 kilomètres dans la Liga espagnole et 9,6 kilomètres dans le championnat brésilien. Selon les postes, les milieux de terrain parcourent en moyenne 10,6 kilomètres, contre 9,2 kilomètres pour les défenseurs centraux.

Le rapport relève également que les ailiers effectuent en moyenne 932 mètres de course à haute intensité et 211 mètres de sprint.

Mettons maintenant ces chiffres en perspective avec ceux de l’étude marocaine.

Avec ses 7,13 kilomètres par joueur et par match, l’échantillon de Botola étudié se situe environ 3,17 kilomètres en dessous de la moyenne relevée en Liga espagnole. Cela représente un écart de l’ordre de 31%. Par rapport aux 9,6 kilomètres observés dans le championnat brésilien, la différence atteint environ 2,47 kilomètres, soit près de 26%.

La comparaison avec les références par poste est tout aussi instructive: les 7,13 kilomètres de la Botola sont inférieurs de plus de 2 kilomètres à la moyenne de 9,2 kilomètres des défenseurs centraux et de près de 3,5 kilomètres à celle de 10,6 kilomètres des milieux de terrain.

Une autre référence scientifique vient renforcer ce constat. Une revue systématique publiée en 2024 dans l’International Journal of Performance Analysis in Sport, fondée sur 41 études consacrées aux championnats professionnels européens, rapporte une évolution des distances moyennes, de 11.393 mètres dans les premières saisons étudiées à 10.698 mètres dans les saisons les plus récentes de son corpus.

Même en retenant cette dernière valeur, la différence avec les 7.132 mètres relevés dans l’échantillon marocain dépasse 3,5 kilomètres par joueur et par match.

Il faut toutefois rester prudent: les périodes, les championnats, les échantillons, les postes et les systèmes de mesure ne sont pas identiques. Ces chiffres ne constituent donc pas une comparaison expérimentale parfaitement homogène. Ils donnent néanmoins un ordre de grandeur qui devrait susciter une véritable réflexion au sein de nos instances footballistiques.

La question n’est plus simplement de savoir si nos joueurs sont suffisamment techniques. Elle est de savoir s’ils disposent du volume de travail physique nécessaire pour évoluer dans les championnats les plus exigeants.

Le problème n’est pas seulement de courir, mais de courir vite

Le football moderne n’est pas une compétition de course de fond. Il repose sur la capacité à alterner les rythmes, à accélérer brutalement, à répéter les efforts explosifs et à maintenir une intensité élevée pendant toute la rencontre.

Un joueur peut parcourir dix kilomètres sans être un grand athlète. À l’inverse, un joueur peut parcourir une distance totale inférieure, mais produire davantage d’accélérations décisives, de sprints et de courses à haute intensité.

C’est pourquoi les chiffres relatifs à la vitesse et à l’explosivité sont au moins aussi importants que la distance totale. Or, dans l’étude marocaine, les joueurs parcourent en moyenne seulement 183 mètres dans la zone comprise entre 19 et 23 km/h et 148 mètres au-dessus de 23 km/h. Le nombre moyen de sprints est de 10,2 par match.

Ces données doivent être examinées avec attention. Le seuil retenu pour définir un sprint dans cette étude est supérieur à 23 km/h, alors que plusieurs travaux internationaux utilisent des seuils supérieurs à 25 ou 25,2 km/h. Il serait donc incorrect de comparer directement les nombres de sprints sans harmoniser les définitions. Mais cette précaution méthodologique ne doit surtout pas servir de prétexte pour éviter le débat.

La vraie question est de savoir combien de fois un joueur peut atteindre sa vitesse maximale, combien de temps il peut la maintenir, combien de fois il peut répéter un effort explosif et avec quelle qualité de récupération. C’est cela qui fait la différence entre un joueur techniquement intéressant et un joueur capable de répondre aux exigences du très haut niveau.

Préparation physique insuffisante ou erreur de détection?

Deux hypothèses doivent être sérieusement examinées. La première concerne la préparation physique. Nos joueurs sont-ils suffisamment préparés aux exigences du football moderne? Les méthodes d’entraînement sont-elles adaptées? Les charges de travail sont-elles individualisées? Les programmes développent-ils réellement la vitesse maximale, la puissance musculaire, l’endurance intermittente et la répétition des sprints? Dispose-t-on d’un suivi régulier et d’évaluations physiologiques permettant de mesurer les progrès de chaque joueur?

On ne peut pas prétendre jouer au football moderne avec des méthodes de préparation qui ne répondent pas à ses exigences.

La deuxième hypothèse est peut-être encore plus préoccupante. Détectons-nous correctement nos talents? Nous avons parfois tendance à confondre habileté technique et potentiel de grand joueur. Un jeune qui dribble bien, qui possède une bonne qualité de passe ou qui marque beaucoup de buts dans sa catégorie est rapidement considéré comme un talent prometteur. Mais a-t-on réellement mesuré ses qualités athlétiques? Sa vitesse sur 30 mètres? Son accélération sur les cinq premiers mètres? Son explosivité? Sa puissance musculaire? Sa capacité à répéter des courses intenses? Sa récupération après un effort maximal?

Un joueur peut avoir de bonnes dispositions techniques sans posséder, à cet instant de son développement, les qualités physiologiques nécessaires pour franchir les étapes du football professionnel de haut niveau.

Cela ne signifie évidemment pas qu’il faut écarter les joueurs qui ne présentent pas immédiatement toutes ces qualités. La puissance et l’endurance peuvent progresser considérablement avec un travail adapté, la vitesse beaucoup moins. Il faut donc savoir distinguer le potentiel initial, les marges de progression et les limites individuelles.

La détection doit cesser d’être essentiellement une appréciation visuelle pour devenir une véritable évaluation multidimensionnelle. Il faut savoir détecter le jeune qui possède déjà les qualités requises, mais aussi celui qui dispose des caractéristiques biologiques et physiologiques lui permettant de les développer.

Pourquoi les grands clubs européens ne recrutent-ils pas davantage en Botola?

Nous nous interrogeons souvent sur la difficulté de nos joueurs à rejoindre les grandes équipes européennes. Nous évoquons le manque de visibilité du championnat, les réseaux d’agents, les intérêts financiers ou encore les préférences des recruteurs. Mais il faudrait aussi considérer une réalité beaucoup plus sportive. Les grands clubs ne recrutent pas simplement un joueur capable de réussir quelques gestes techniques. Ils recherchent un footballeur capable de s’intégrer dans un environnement où l’intensité physique est permanente.

Un milieu de terrain doit couvrir des espaces considérables, défendre, presser, se projeter et répéter ces efforts pendant toute la rencontre. Un latéral doit être capable d’enchaîner les courses offensives et défensives. Un attaquant doit pouvoir multiplier les appels, provoquer les défenseurs et conserver son explosivité jusqu’aux dernières minutes. Un défenseur doit posséder les ressources nécessaires pour répondre aux changements de rythme et aux accélérations adverses.

Dans cet environnement, les insuffisances physiques deviennent immédiatement visibles. Il ne suffit donc pas de transférer un joueur techniquement doué pour espérer le voir réussir à l’étranger. Il faut qu’il possède le moteur nécessaire pour exprimer son talent dans un championnat plus exigeant. Un joueur qui domine la Botola grâce à sa technique peut découvrir, en arrivant dans un grand championnat, qu’il dispose de beaucoup moins de temps pour contrôler, réfléchir et exécuter. Si, en plus, il ne possède pas la vitesse d’exécution et les capacités physiques nécessaires, son talent risque de ne jamais s’exprimer pleinement. C’est là que se situe une partie de notre problème.

Les conséquences sur la compétitivité de nos clubs

Il ne faut pas isoler cette question de la compétitivité de nos équipes. Un club qui ne possède pas suffisamment de joueurs capables de répéter les efforts intenses aura nécessairement des difficultés à maintenir un pressing collectif, à effectuer des transitions rapides ou à défendre efficacement les espaces. Il pourra éventuellement dominer une rencontre pendant certaines séquences, mais aura davantage de difficultés à maintenir cette domination. Il pourra disposer de joueurs techniquement intéressants, mais manquer de capacité à faire la différence lorsque le rythme s’accélère.

L’étude de Benhida et de ses coauteurs apporte d’ailleurs un élément particulièrement intéressant. Au sein même du club étudié, les rencontres gagnées présentaient davantage de courses dans les zones de haute intensité que les rencontres perdues.

Dans la zone Z4, les distances moyennes atteignaient 201 mètres lors des matchs gagnés, contre 121 mètres lors des matchs perdus. Dans la zone Z5, elles s’établissaient respectivement à 168 et 97 mètres. Autrement dit, les joueurs parcouraient en moyenne 80 mètres supplémentaires dans la zone Z4 et 71 mètres supplémentaires dans la zone Z5 lorsqu’ils remportaient leurs rencontres.

Ce constat ne démontre pas que courir davantage garantit la victoire. Il serait également nécessaire de tenir compte de la possession, du scénario du match, de l’adversaire et des choix tactiques. Mais il souligne une relation intéressante entre l’intensité physique et la performance compétitive.

Il faudrait donc arrêter de considérer la préparation physique comme une simple fonction d’accompagnement de l’entraîneur. Elle est au cœur du projet sportif d’un club.

Il est temps de revoir les critères de formation et de recrutement

Le Maroc a investi dans ses infrastructures, ses académies et ses centres de formation. Il dispose d’une génération qui a démontré que notre football pouvait rivaliser avec les meilleures nations. Il faut maintenant franchir une nouvelle étape. Notamment de généraliser des évaluations physiologiques régulières avant d’intégrer les centres de formation et les clubs professionnels.

Chaque joueur devrait faire l’objet d’un suivi permettant de mesurer sa vitesse maximale, son accélération sur les premiers mètres, son explosivité, sa puissance musculaire, son endurance intermittente et sa capacité à répéter les efforts intenses.

Le suivi GPS devrait devenir un outil de travail systématique pour les clubs professionnels, et non un équipement occasionnel réservé à certaines rencontres.

Il faudrait également établir des références nationales par poste et par catégorie d’âge, afin de pouvoir situer objectivement les joueurs par rapport aux exigences des meilleurs championnats.

La FRMF pourrait jouer un rôle déterminant en créant un véritable observatoire athlétique du football marocain, associant préparateurs physiques, chercheurs universitaires, physiologistes du sport et responsables de la formation.

Cet observatoire aurait pour mission de collecter les données, d’établir des benchmarks internationaux, d’identifier les déficits récurrents et de mesurer les progrès accomplis.

Il permettrait également de répondre à une question fondamentale : les joueurs marocains manquent-ils de qualités physiologiques initiales ou ne parvenons-nous simplement pas à développer suffisamment celles qu’ils possèdent?

La distinction est essentielle, car les solutions ne sont pas les mêmes. Dans le premier cas, il faut revoir les méthodes de détection et mieux identifier les potentiels athlétiques. Dans le second, il faut réformer les contenus de formation et la préparation physique. Dans la réalité, il est probable que les deux phénomènes coexistent.

Le talent ne se décrète pas, il se mesure aussi

Nous devons peut-être accepter une réalité qui dérange. Nous avons parfois tendance à surestimer le niveau de nos joueurs parce que nous les évaluons dans le contexte de notre propre championnat. Un joueur qui domine techniquement la Botola n’est pas automatiquement un joueur du niveau de la grande compétition. Un joueur qui réalise quelques belles prestations n’est pas nécessairement un talent exportable. Il faut absolument sortir de cette confusion.

La vitesse, l’endurance, l’explosivité et la capacité à répéter les efforts ne sont pas des qualités accessoires que l’on examine après avoir évalué la technique et la tactique. Elles constituent une partie du socle sur lequel repose le football moderne.

Bien entendu, un grand joueur ne se résume pas à ses performances physiques. L’intelligence de jeu, la maîtrise technique, la prise de décision et la personnalité sont tout aussi importantes. Mais sans un moteur suffisamment performant, ces qualités ne peuvent pas toujours s’exprimer.

La Botola doit donc se poser une question fondamentale : sommes-nous en train de former des joueurs capables de jouer au football moderne ou simplement des joueurs capables de briller dans les limites physiques de notre championnat? La nuance est immense.

Si nous voulons que nos clubs deviennent réellement compétitifs, que nos joueurs s’imposent dans les grands championnats et que notre formation continue de produire des talents internationaux, il faudra peut-être commencer par revoir notre manière de détecter le talent. Un bon pied ne suffit plus. Il faut aussi de bonnes jambes, un cœur capable de soutenir l’effort et un corps capable de répondre aux exigences du haut niveau.

Le football moderne ne récompense pas seulement ceux qui savent quoi faire avec le ballon. Il récompense ceux qui ont les capacités physiques de le faire, à la bonne vitesse, au bon moment et pendant toute la durée du match.

C’est là une affaire de politique sportive.

Par Aziz Daouda
Le 05/11/2026 à 16h00