Le Wydad vient de se séparer de son entraîneur. Depuis le départ de Walid Regragui et les derniers titres remportés par le club, dix-huit techniciens auraient occupé son banc, avec quatorze titulaires et quatre intérimaires. Le Raja, de son côté, en aurait connu quatorze sur la même période. La Renaissance de Zemamra figure, elle aussi, dans ce palmarès peu enviable. Les autres ne sont pas loin non plus.
A ce stade, une question s’impose: combien d’entraîneurs faudra-t-il encore sacrifier avant de comprendre que le problème dépasse largement les hommes qui se succèdent sur les bancs?
Car il faudrait croire à une extraordinaire malédiction pour expliquer que tant de techniciens, aux profils et aux expériences si différents, échouent successivement dans les mêmes clubs. A moins que le mal ne réside pas seulement dans les choix tactiques, mais aussi dans les bureaux où se prennent les décisions. Autrement dit, si les entraîneurs changent sans cesse et que les difficultés persistent, c’est peut-être le mode de gouvernance qu’il faudrait enfin interroger.
Un mal qui n’est pas uniquement marocain
Certes, l’instabilité n’est pas une exclusivité marocaine. Les grands championnats européens connaissent eux aussi leur lot de limogeages précipités. Selon le CIES Football Observatory, 65,2% des équipes étudiées dans 55 championnats avaient changé d’entraîneur au moins une fois au cours des douze mois analysés.
Mais comparer les chiffres ne suffit pas ; encore faut-il comprendre ce qu’ils recouvrent. Car un licenciement n’a pas la même signification partout.
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Dans un club bien structuré, il peut sanctionner un échec clairement identifié, un désaccord sportif ou la fin d’un cycle. Dans un club mal organisé, il devient trop souvent un exercice de communication. On est en difficulté devant son public, alors on désigne un coupable, on annonce un nouveau départ et l’on évite soigneusement, habilement, diraient d’autres, d’interroger les responsabilités de ceux qui ont construit l’effectif, fixé les objectifs ou pris les décisions.
Manchester City ou Arsenal ne sont pas intéressants uniquement pour leurs moyens financiers, mais aussi pour la cohérence qui relie leur projet sportif, leur recrutement et leur identité de jeu. Un club marocain n’a évidemment pas besoin de disposer de leurs budgets pour s’inspirer de cette logique. Il lui faut une direction sportive compétente, une feuille de route claire et des ambitions compatibles avec ses moyens. La rigueur n’est pas un luxe réservé aux riches, car c’est précisément ce qui permet de tirer le meilleur parti de ressources limitées.
L’entraîneur, fusible bien commode
Dans la Botola, le technicien est trop souvent transformé en responsable universel des malheurs du club. Une défaite fragilise son système, deux contre-performances condamnent son avenir et quelques résultats décevants suffisent à réclamer sa tête et souvent à le sacrifier sur l’autel du bon sens.
Alors, on le limoge. On présente son successeur à une vitesse supersonique, à croire qu’il y en toujours ceux qui attendent dans une antichambre avoisinante. On promet un nouveau souffle et l’on repart pour un nouveau tour qui durera ce qu’il durera. Dans les faits le spectacle change ; les causes, elles, restent souvent intactes.
Derrière cette agitation se cachent pourtant des questions autrement plus embarrassantes: le recrutement est-il cohérent? Les dirigeants partagent-ils une même vision, lorsqu’ils en ont une? Les joueurs correspondent-ils aux exigences du technicien et disposent-ils des moyens physiques, techniques et tactiques nécessaires? Les moyens promis sont-ils réellement disponibles et proportionnés aux ambitions affichées? Les objectifs fixés sont-ils raisonnables et intelligemment pensés?
Comment par exemple demander à un entraîneur de produire un football offensif si l’effectif ne possède pas les profils nécessaires? Comment lui reprocher de manquer d’équilibre lorsqu’on lui impose des joueurs qu’il n’a pas choisis? Et comment exiger des résultats immédiats si les besoins prioritaires de l’équipe sont ignorés au profit de recrutements dictés par d’autres considérations, parfois douteuses?
A force de voir défiler les techniciens, le débat finit par changer de nature. Dix-huit entraîneurs au Wydad, quatorze au Raja: à ce niveau de rotation, la responsabilité individuelle ne peut plus suffire à expliquer la situation ou à la justifier. La répétition des mêmes échecs invite à examiner le système qui les produit. Faute de cette introspection nécessaire, le prochain entraîneur ne sera qu’un nouveau nom sur une liste d’attente de départs.
Une responsabilité fédérale incontournable
Il serait toutefois trompeur de réduire cette dérive à la seule responsabilité des dirigeants de clubs. Certes, les équipes sont des entités indépendantes, dotées de leurs propres instances, de leurs budgets et de leurs choix sportifs. Mais elles évoluent dans le cadre de la Botola Pro, une compétition organisée par la Ligue nationale du football professionnel sous l’égide de la FRMF.
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La LNFP gère les championnats professionnels, mais elle demeure placée sous l’autorité de la Fédération et agit en conformité avec ses statuts, ses règlements et la convention qui les lie. La Botola est le produit phare du football national ; à ce titre, il faut en défendre la qualité, les usages et la pérennité.
La FRMF ne peut donc pas se contenter d’être le garant formel de l’organisation des compétitions. Elle est aussi l’arbitre institutionnel de la santé du football professionnel marocain. Si l’instabilité devient structurelle, si les clubs changent d’entraîneurs à un rythme qui fragilise la compétitivité du championnat et l’image du football national, la Fédération a le devoir d’intervenir, non pour administrer les clubs à leur place, mais pour imposer un cadre de gouvernance digne de ce nom.
Le règlement des compétitions reconnaît d’ailleurs à la FRMF une juridiction étendue sur les clubs affiliés, leurs dirigeants et leurs licenciés.
Encadrer sans étatiser
Il ne s’agit évidemment pas de priver les clubs de leur autonomie ni de faire de la FRMF une tutelle pesante. Cela serait contraire aux principes fondamentaux de la pratique sportive au Maroc, ainsi qu’aux droits des associations et des sociétés. Le football a besoin de dirigeants libres de porter leurs propres visions, de recruter à leur guise, de choisir leurs entraîneurs et d’assumer leurs erreurs.
Mais cette liberté doit s’accompagner d’exigences minimales de transparence dans la désignation des responsables sportifs, de stabilité des projets techniques, de clarification des prérogatives entre présidents, de directions sportives et staffs, ainsi que des critères objectifs pour l’octroi et le maintien des licences professionnelles.
La charte d’éthique et de gouvernance adoptée par la LNFP en 2025 constitue un bon point de départ. Mais une charte déclarative ne suffira pas si elle n’est pas assortie de contrôles réels, d’indicateurs de suivi et de sanctions graduées. La FRMF doit veiller à ce que l’adhésion des clubs à ces principes ne demeure pas un geste d’image, mais devienne une condition effective de participation au développement du football professionnel.
Protéger le championnat
Le problème dépasse les clubs concernés. Un championnat où les projets sportifs sont constamment démantelés perd en crédibilité, en attractivité, en valeur marchande et en continuité. Les entraîneurs hésitent à s’engager, les joueurs évoluent dans l’incertitude, les supporters s’éloignent et les investisseurs mesurent le risque.
La solution ne consiste pas à interdire les licenciements ni à figer les entraîneurs dans leurs fonctions. Elle consiste à rendre plus difficiles les décisions impulsives, opaques et répétées. Exiger des clubs qu’ils justifient leurs changements de staff, qu’ils présentent un projet sportif cohérent, qu’ils respectent leurs engagements contractuels et qu’ils renforcent leurs structures de gouvernance: voilà le type d’intervention que l’on attend d’une fédération moderne.
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Tant que la FRMF considérera ces dérives comme des affaires strictement internes aux clubs, la Botola continuera de produire les mêmes scènes avec un banc vidé, un communiqué de séparation, un successeur présenté dans l’urgence, puis le même scénario quelques mois plus tard.
La responsabilité première de corriger cette situation revient à celle qui détient à la fois l’autorité réglementaire, la légitimité institutionnelle et la capacité de protéger l’intérêt général du football marocain.
Une Botola ou on change d’entraîneur plus vite qu’on ne construit de projets ne fabrique pas seulement une instabilité chronique, elle épuise, match après match, le capital sportif, humain et économique du football marocain. Et le jour où ce capital sera trop entamé, il ne suffira plus de nommer un nouvel entraîneur pour le restaurer.
