Alors que la saison 2025-2026 touche à peine à sa fin et que le sort de la relégation s’est joué au couperet du terrain, une vieille tentation refait surface dans les dédales du football national: élargir la Botola Pro Inwi à 18, voire 20 clubs. Une idée d’abord lancée avant le terme du championnat via des pétitions, promptement étouffée par la Fédération royale marocaine de football (FRMF) sous la pression des clubs historiques et locomotives du football national. Nous sommes au début du mois de juillet dernier.
Curieusement, maintenant que le verdict du rectangle vert est tombé et que les relégués sont connus, ce serpent de mer refait surface à l’approche de la saison 2026-2027. Éconduite par la porte, la manœuvre tente de revenir depuis la fin du mois par la fenêtre. Cette fois, le lobbying s’est paré de faux oripeaux techniques, instrumentalisant une réunion d’entraîneurs invités lundi 27 juillet au siège de la FRMF à émettre des propositions pour «améliorer le niveau de la Botola». Résultat? Une recommandation d’un passage... à 20 clubs. L’argument est qu’une telle mesure permettra d’élargir la base de la compétition et d’offrir de plus grandes opportunités aux clubs et aux joueurs. La ficelle est tellement grosse qu’elle en devient grossière, la vérité étant ailleurs.
Un calcul politique aux dépens de l’éthique
Au cœur de cet activisme de coulisses se trouve un club en particulier: l’Union Sportive Yacoub El Mansour (USYM). Fondé en 1989 et confiné durant plus de trois décennies dans les divisions inférieures, ce club représentatif d’un quartier populaire emblématique de Rabat a vécu une accession historique en Botola Pro D1 le 18 mai 2025. Un conte de fées qui s’est malheureusement fracassé sur la réalité du haut niveau dès la saison suivante. Incapable de se maintenir sur le terrain, l’USYM s’est écroulée, entraînant sa relégation sportive aux côtés de l’Olympique de Safi et de l’Olympique Dcheira, un autre club bien ancré dans le berceau politique du Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch. Il est à noter que les manœuvres d’avant-barrages associaient déjà ces intérêts croisés.
Lire aussi : Demande d’augmentation des clubs en Botola: à qui profite cette curieuse réforme?
L’USYM est présidée par Mohamed Mehdi Bensaïd, figure de proue du Parti authenticité et modernité (PAM) et dynamique ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication. Jusqu’ici crédité d’un parcours politique brillant et d’un bilan ministériel irréprochable, l’homme se retrouve au centre d’une manœuvre hautement risquée. Des bruits insistants rapportent que Bensaïd tenterait de faire jouer sa proximité avec le président de la FRMF, Fouzi Lekjaa, pour imposer un maintien au forceps par voie administrative. Une proximité au demeurant favorisée par la récente intégration de Lekjaa au sein du Conseil national du PAM.

L’enjeu immédiat de ce dérapage n’a plus rien de sportif: il est purement politique, à l’approche des élections législatives décisives du 23 septembre prochain. Bensaïd est candidat dans la circonscription de Yacoub El Mansour, l’une des plus denses et politiquement sensibles de la capitale. Un calcul simpliste voudrait qu’une relégation du club local plombe sa popularité et se traduise par un vote sanction aux urnes.
Un tel raisonnement manque singulièrement de discernement. Il y a d’abord la déconnexion des enjeux. Le sport et la gestion des affaires publiques sont deux choses distinctes. L’électorat d’un quartier populaire attend un projet politique solide, non un bricolage réglementaire dans le football. Il a ensuite la perte de crédibilité. De quelle autorité morale jouira l’élu s’il est pointé du doigt pour avoir orchestré un maintien anti-sportif par des méthodes anti-fair-play? Il a enfin la stigmatisation du club. Quelle sera la légitimité de l’USYM tout au long de la saison à venir et au-delà? Pistonné et illégitime, le club sera traîné dans la boue par l’ensemble de ses adversaires.
Un club vit, gagne et apprend dans la défaite. Aider le jeune projet de Yacoub El Mansour, c’est lui donner les moyens structurels de se reconstruire pour remonter dignement en D1 l’année prochaine, et non le maintenir sous respirateur artificiel au milieu d’une «élite» où il a perdu sa place sportivement.
Un contresens structurel
Au-delà de la stratégie politique, l’idée même de passer à 18 ou 20 clubs est un non-sens économique et logistique dramatique pour le football marocain. Les défenseurs de l’élargissement citent la Premier League, LaLiga ou la Serie A à 20 clubs. Mais ces modèles ne tiennent que par la force de leurs droits télévisés titanesques (la Premier League touche plus de 4,5 milliards de téléspectateurs). À l’inverse, des championnats tant viables qu’en restructuration économique font le choix inverse. La France (Ligue 1) est repassée à 18 clubs en 2023 pour protéger la santé des joueurs et concentrer des droits TV en crise. L’Allemagne (Bundesliga) n’a jamais cédé au chant des sirènes et est restée à 18. D’autres pays comme la Suisse évoluent même avec succès à 12 clubs pour densifier le niveau.
Lire aussi : Botola à 20 clubs: gare à l’ivresse
La Botola Pro, en dépit d’un budget global estimé à 965 millions de dirhams -un chiffre dévoilé vendredi 17 juillet dernier par Abdeslam Belkchour, président de la Ligue nationale de football professionnel lors de la reprise des travaux du comité directeur de la FRMF- souffre déjà de 1.001 maux récurrents. C’est, à date, un produit invendable. Les droits télévisés stagnent et manquent cruellement d’attractivité internationale. Même à 16 clubs, la gestion des calendriers est chaotique. La LNFP peine déjà à gérer un championnat en l’état. Les reports en chaîne et la surcharge physique créent un désordre permanent, illustré l’année passée par l’incapacité de finir la Coupe du Trône dans les temps (privant son vainqueur de sa qualification en Coupe de la CAF au profit du 4ème du championnat).
La fragilité financière est structurelle. Nombreux sont les clubs croulant sous les litiges financiers, sans stades, sans centres de formation aux normes et sans stabilité administrative.
Ajouter 2 ou 4 clubs de plus dans ce système, sans imposer au préalable un cahier des charges rigoureux, revient à diluer la faible rentabilité existante et à aggraver le déficit de crédibilité du football national.
Refuser la logique de «fraqchia»
Si la FRMF et la LNFP veulent réellement réformer la compétition, l’urgence n’est pas d’élargir, mais de resserrer. Un championnat à 12 ou 14 équipes avec un système de play-offs et play-downs garantirait une intensité maximale, zéro match au rabais, une meilleure gestion du calendrier et une attractivité décuplée pour les sponsors et les diffuseurs.
Le football marocain est actuellement au centre de tous les projecteurs: préparation du Mondial 2030, sélection nationale qualifiée en quarts de finale du Mondial 2026, rayonnement des infrastructures. Et ils sont très nombreux à nous attendre au tournant.
Le 27 juillet dernier au Complexe Mohammed VI de Maâmora, Fouzi Lekjaa l’a ouvertement, et avec moult détails, dénoncé: la Botola accuse un retard alarmant sur la vitrine des Lions de l’Atlas. Alors qu’en 1998, le championnat fournissait l’ossature de la sélection, il est aujourd’hui incapable d’alimenter les sélections A en joueurs de champ de haut niveau.
Les chantiers prioritaires sont clairs: la formation des jeunes (17-18 ans), l’autonomie et la modernisation marketing de la LNFP, la sécurité dans les stades et le règlement définitif des litiges. Céder aujourd’hui à des arrangements d’arrière-boutique pour sauver des clubs relégués marquerait un retour en arrière dramatique. Ce serait envoyer un signal destructeur: les règles du jeu ne se décident plus sur la pelouse, mais entre deux portes.
Mehdi Bensaïd, l’USYM et la Botola Pro valent infiniment mieux que cette politique de «fraqchia» et de petits arrangements entre amis. Pour préserver son image d’homme d’État moderne et garantir l’équité sportive, le ministre doit stopper ce dérapage, accepter la loi du sport, et travailler dignement à la remontée de son club sur le terrain. Sa crédibilité et celle du football marocain sont à ce prix.
