¡Muy buenas noches a tous! ¡Señoras y señores! Installez-vous confortablement. «Au Maroc, un seul commande ; en Espagne, ils sont assez nombreux à commander». Cette phrase, balancée comme un pavé dans la mare par Rafael Louzán lors du Forum Apolo organisé la semaine dernière à Madrid, résonne aujourd’hui comme un aveu de lucidité presque embarrassant. Car le contraste de forme est saisissant: là où l’Espagne cherche encore son équilibre, le Royaume, lui, avance avec une verticalité exemplaire. Sous l’impulsion des Hautes Directives de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui trace la vision stratégique, le projet d’organisation est piloté avec une rigueur absolue.
Cette accélération a franchi un palier historique lors du Conseil des ministres du 4 décembre 2024, présidé par Sa Majesté le Roi. C’est lors de ce Conseil qu’ont été entérinées les orientations majeures pour le Mondial 2030, marquant un tournant décisif.
Le déploiement des infrastructures et l’officialisation des budgets et des calendriers pour les stades (dont le joyau de Benslimane) et les réseaux de transport. L’engagement de l’État avec la sanctuarisation du projet comme priorité nationale absolue, engageant tous les secteurs ministériels dans une synergie totale. Et le cadre concrétisé par la loi 35/25 et la création de la Fondation Maroc 2030, véritable bras opérationnel chargé de transformer cette vision en une réalité tangible.
Pendant ce temps, en face, le miroir est bien plus trouble. Au sein de la Commission de coordination créée par le gouvernement espagnol, Louzán lui-même n’a, en réalité, jamais eu qu’un rôle purement consultatif. Cette commission, désormais pilotée par la ministre Milagros Tolón Jaime, trahit un certain vertige face à la maestria marocaine. Bienvenue dans l’Espagne des paradoxes, celle que l’on pourrait appeler «l’Espagne aux deux visages».
D’un côté, nous avons l’Espagne «version 2.0». Une Espagne héritière de la Movida Madrilène, cette explosion de liberté et de créativité qui a permis au pays de briser ses chaînes. C’est cette Espagne-là qui voit s’épanouir nos Lions de l’Atlas. Ici, le Marocain est l’idole. Cette fraternité ne date pas d’hier: elle s’écrit avec des lettres de noblesse entre 1948 et 1954, quand l’immense Larbi Benbarek devient le «Dieu» de l’Atlético de Madrid. Sous le maillot des Colchoneros, la «Perle Noire» remporte deux titres de champion et laisse une empreinte indélébile, suivi par l’inoubliable Abdellah «Malaga», véritable institution sur la Costa del Sol, et Riahi à Grenade.
Elle s’est épanouie avec la science de Noureddine Naybet, le génie de Mustapha Hadji ou la vista de Salaheddine Bassir sous les couleurs du «Super Depor». Plus récemment, ce sont les gants d’or de Yassine Bounou, la détente verticale de Youssef En-Nesyri à Séville, ou encore l’instinct de tueur de Youssef El-Arabi, devenu meilleur buteur historique de Grenade, qui ont fait vibrer l’Andalousie.
Et que dire des trajectoires croisées de la nouvelle génération? Si le choix de Brahim Diaz de porter le maillot vert et rouge a envoyé un message clair sur l’attractivité du projet marocain, celui de Lamine Yamal, dans le sens contraire, rappelle que le génie marocain est aussi le moteur de la nouvelle Roja. Comment ne pas frissonner en entendant encore, dans les archives de la TVE, la voix mythique de feu José Ángel de la Casa scandant le nom d’Ezzaki Badou? Aujourd’hui, cette flamme est entretenue par Amrabat, Ounahi, le «Kid de Getafe» Achraf Hakimi, ainsi qu’Abde et Akhomach, purs produits de la formation ibérique.
Cette Espagne-là oublie parfois qu’elle porte le Maroc dans son ADN le plus profond. Tel un Monsieur Jourdain de l’étymologie, l’Espagnol fait de la «prose» arabe sans même s’en rendre compte. C’est une langue qui vit dans ses gestes les plus simples. Il espère avec un Ojalá (Inchaa Allah). Il mange avec l’Aceite, l’Arroz et l’Azúcar (Az-zayt, Ar-ruzz, As-sukkar). Il se délecte même d’une Paella, plat né de nos Baqaya (restes). Il voyage de Madrid (Majrit) à Valladolid (Balad al-Walid), de Benalmádena (Ibn al-Madina) jusqu’à Tarifa (Tarif). Même dans ses rêves, il nous ressemble: l’Espagnol campe sous une Aljaima (Al-khayma) et dort sur une Almohada (Al-mikhadda). Il se gargarise enfin de la beauté de la Giralda, de la Mezquita ou de l’Alhambra, sans toujours se souvenir que ces chefs-d’œuvre sont les témoins pérennes de notre splendeur commune.
L’état civil nous lie aussi par le sang: les Barchach (Vargas), les Mouline (Molina) et les Torres sont le reflet des vicissitudes de l’histoire et d’un destin commun. Ces noms rappellent que la sève andaloue irrigue le Royaume depuis des siècles.
Plus fascinant encore, l’âme de l’Espagne vibre sur des notes venues d’Orient. L’origine de la Marcha Real, l’hymne national espagnol, est intrinsèquement liée à une nouba arabo-andalouse médiévale. Sa mélodie puiserait sa source dans une composition d’Ibn Bajja (Avempace), génie né à Saragosse et mort à Fès en 1138. Elle proviendrait spécifiquement d’un prélude appelé «tawachi sabaa» ou «toshiat al-wada» (la toshia de l’adieu). C’est peut-être cet héritage instrumental profond qui explique pourquoi l’hymne espagnol n’a pas de paroles officielles: la musique se suffit à elle-même pour dire une identité partagée.
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À Tanger ou Tétouan, ce dialogue est quotidien et charnel: on y range ses courses dans la Nevera, on attend le Tranvia et on commande un Bocadillo ou un Churro. On y joue à la Ronda ou au Touti, ces jeux de cartes qui font battre le cœur de nos cafés, tout en gardant un œil sur la TVE. C’est là, devant le petit écran, que le Maroc se fragmente entre les Peñas du Real et du Barça, vibrant pour une Falta, s’insurgeant contre un Fuera de Juego et exultant d’un seul cri au moment du Gol. Même nos enfants se ressemblent: le «Muchacho» de Madrid est devenu le «Mucho» de nos quartiers. C’est un Darija-Spagnol de la proximité qui prouve que l’espace culturel est resté unifié. On ne peut pas renier la racine sans faire mourir l’arbre.
Pourtant, l’ombre n’est jamais loin. Certains Dark Vador, prisonniers d’une nostalgie rance du franquisme, voient dans chaque succès marocain une «Reconquista» à l’envers. Pour ces nostalgiques d’un empire révolu, le progrès du voisin n’est pas une opportunité, mais une menace imaginaire.
Cette crispation se manifeste par des incidents racistes qui ont suivi le match Espagne vs Égypte et qui ont trouvé des échos jusque dans les rencontres du football amateur à Salamanque. Ces incidents ont été dénoncés par des voix courageuses comme celle de Juanma Castaño, qui s’est interrogé sur le bien-fondé d’une co-organisation du Mondial 2030 si un tel climat devait persister.
C’est ici que l’intox prend le relais. Sous la plume de certains éditorialistes, notamment sur as.com, on dégaine des titres comme «Marruecos quiere lo que España tiene». Mais le mépris change de camp quand Marca titre, entre crainte et stupeur: «Marruecos ‘asusta’ con su ‘megaestadio’ de Rabat». Si le complexe Moulay Abdellah les «effraie» déjà, qu’en sera-t-il quand le Grand Stade Hassan II de Benslimane sortira de terre?
L’enjeu pour la finale de 2030 vaut-il autant de surenchères? À l’évidence, oui. Car au-delà du match, c’est le centre de gravité du football mondial qui se joue. Pour l’Espagne, garder la finale au Santiago Bernabéu est une question de prestige historique ; pour le Maroc, l’accueillir au Grand Stade Hassan II de Benslimane est une déclaration d’émergence technologique et politique. Cette bataille médiatique n’est que l’écume d’une ambition plus profonde: celle de démontrer qui, des deux rives, possède aujourd’hui la vision la plus audacieuse.
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Face à cette obscurité, le Maroc oppose une verticalité de fer. La rivalité est ancienne: en 1961, le Maroc tenait tête à l’Espagne de Di Stéfano. En 1962, le Real Madrid foulait la pelouse de Casablanca lors de la Coupe Mohammed V.
Pour l’Espagne du côté obscur, le 8ème de finale face à l’invincible armada de Luis Enrique à Doha, le 6 décembre 2022, a été un séisme de magnitude 9. Cette élimination a été vécue comme une détresse absolue au micro de Manolo Lama sur la COPE: «¡Achraf a lo Panenka! ¡Nos vamos a casa!» (nous rentrons à la maison... à ne pas confondre avec Casablanca) (sic). ¡Olé! L’apothéose est venue du Chili, lors du Mondial U20 2025, où le Maroc a douché l’Espagne (2-0) avant de s’en aller conquérir le monde pour devenir, pour l’éternité, Champion du Monde U20. Pendant que nos voisins se perdaient dans la construction de châteaux en Espagne, le Maroc érigeait une réalité indiscutable.
Le Forum d’Affaires du 10 février 2026 organisé avec la CGEM à Salé en a été le témoin: c’est là que Fouzi Lekjaa a rappelé qu’il est désormais «nécessaire» que les entreprises nationales s’approprient ce chantier. Ce Mondial est un accélérateur industriel sans précédent. En invitant le patronat à une mobilisation générale, le Président de la FRMF applique les Hautes Directives Royales avec une rigueur chirurgicale. Il ne s’agit plus de sous-traiter notre avenir, mais de bâtir une expertise marocaine durable en partenariat avec les entreprises ibériques.
L’Espagne a été leurrée par un vieux complexe de supériorité. Aujourd’hui, les faits sont têtus: «Le Maroc a mangé l’Espagne», confiait déjà une source du projet à Relevo. À cette Espagne qui a peur, nous tendons la main, mais une main de partenaire fiable, en cousin lointain mais pas éloigné, pas de subalterne.
Aux Don Quichotte et Hidalgos des temps modernes, aux tenants d’une droite dure qui se voit au pouvoir en 2027, un petit rappel s’impose: À force de regarder le voisin de haut, on finit par attraper un torticolis et oublier que nous partageons les mêmes mots et les mêmes maux, depuis 711. Le football moderne ne se joue plus avec des armures de conquistadors, mais avec la vision de bâtisseurs qui célèbrent un génie commun entre cousins lointains mais pas éloignés. «A buen tiempo, buena cara» (À beau temps, bon visage). Savoir accepter la grandeur de l’autre est aussi une marque de noblesse, que l’on soit descendant de Cervantes ou d’Averroès.









