Alors que les confettis rouges et jaunes finissent à peine de retomber sur la pelouse du MetLife Stadium de New York, le monde du football célèbre sa nouvelle reine: l’Espagne. Un deuxième sacre mondial conquis au terme d’une finale haletante face à l’Argentine, deux ans après son triomphe européen. Un doublé historique qui ne doit rien au hasard.
Pendant que la Roja savoure sa deuxième étoile, une question s’impose de ce côté-ci du détroit de Gibraltar, alors que le compte à rebours vers le Mondial 2030 est officiellement lancé: comment faire pour que le capitaine des Lions de l’Atlas soulève le trophée, le 21 juillet 2030, dans le futur Grand Stade Hassan II de Benslimane?
Peut-être faudra-t-il alors se souvenir d’un terrain de quartier, quelque part au Maroc, où un enfant de dix ans frappe encore un ballon après la tombée de la nuit, sous le regard d’un éducateur qui devine dans son geste quelque chose que les autres ne voient pas encore. Les Coupes du monde appartiennent aux stars le jour de la finale, mais elles commencent toujours dans l’ombre, loin des projecteurs.
Ce soir-là, dans les tribunes de Benslimane, il n’y aura pas seulement des supporters venus célébrer un exploit sportif. Il y aura peut-être des enfants qui auront grandi avec les images de Doha 2022, avec les larmes de Walid Regragui, les arrêts de Yassine Bounou, les courses d’Achraf Hakimi et les rêves nés dans les quartiers populaires du Royaume. Une Coupe du monde ne se gagne pas uniquement sur une pelouse. Elle se prépare dans les terrains poussiéreux, dans les académies, dans les salles de classe, dans les familles qui accompagnent un enfant vers son rêve.
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Rêve pieux? Idéalisme de supporter? Pas du tout. Si le Maroc veut passer du statut de demi-finaliste héroïque et de mondialiste respecté à celui de champion du monde, il n’a pas besoin de réinventer la roue. Il lui faut comprendre, adapter et dépasser le modèle de son voisin espagnol.
Flashback: Maroc-Espagne 2022, le jour où tout a recommencé pour les Ibères
Il faut remonter à décembre 2022, à l’Education City Stadium de Doha. Sous les ordres de Luis Enrique, l’Espagne multiplie les passes – plus de 1 000 – dans une possession stérile qui rappelait les pires travers du «Tiki-Nada». Face à un Maroc ultra-discipliné, compact et redoutable en transitions rapides, la Roja se heurte à un mur. Après 120 minutes de domination infructueuse et une séance de tirs au but fatale, l’Espagne est éliminée dès les huitièmes de finale.
Ce match marque un tournant décisif. Le paradoxe de l’histoire est cruel pour l’Espagne: c’est peut-être dans sa défaite contre le Maroc qu’elle a trouvé les clés de sa renaissance. Certaines éliminations ressemblent à des naufrages ; d’autres sont des réveils. Doha fut pour la Roja une porte fermée, mais aussi une fenêtre ouverte sur l’avenir.
Quelques jours plus tard, le 8 décembre 2022, Luis Enrique est remercié par la RFEF et Luis de la Fuente est nommé à sa place. Homme de la maison depuis 2013, il a façonné les U19, U21 et Espoirs, arrivant aux commandes avec son staff et une vision particulièrement claire.
Du «Tiki-Nada» à un football total: la méthode De la Fuente
Pour comprendre la réussite espagnole, il faut regarder au-delà des 120 minutes de la finale de New York. L’Espagne ne s’est pas réveillée un matin avec une génération dorée. Le secret de Luis de la Fuente tient en trois mots: continuité, identité et culture humaine.
De la Fuente a immédiatement imprimé sa marque. Il a conservé l’essence de l’école espagnole – la maîtrise technique, la circulation rapide du ballon et la qualité de la première passe – mais il l’a libérée d’un dogme possessionnel parfois stérile qui faisait bâiller aux corneilles tout un stade en confondant contrôle et domination. Sa philosophie repose sur une verticalité assumée et une intensité nouvelle, cherchant à récupérer le ballon le plus haut possible pour attaquer rapidement. Les ailiers sont libérés pour exploiter la profondeur, tandis que les milieux alternent entre phases de contrôle et passes pénétrantes.
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Parallèlement, De la Fuente a exigé une rigueur défensive collective beaucoup plus affirmée. Sans ballon, l’équipe presse de manière coordonnée, compacte et agressive, transformant chaque récupération en point de départ d’une offensive dangereuse. Cette évolution a permis à l’Espagne de redevenir une équipe étouffante, capable de dominer par la possession quand le contexte l’exige, mais surtout de faire mal par sa vitesse, sa verticalité et son agressivité retrouvée.
Au-delà du pur aspect tactique, la méthode De la Fuente repose sur une culture du groupe forte et une véritable intelligence émotionnelle. Manager d’hommes avant tout, il a renforcé la cohésion du vestiaire, valorisé les profils complémentaires et cultivé une identité fondée sur l’abnégation et le sacrifice collectif. Des joueurs comme Mikel Oyarzabal ou Ferran Torres incarnent parfaitement cet état d’esprit, se montrant talentueux et techniques, mais surtout prêts à courir, défendre, presser et se sacrifier pour le groupe.
Il ne découvrait pas une équipe, il retrouvait une famille sportive. Il connaissait leurs qualités, leurs fragilités, leurs histoires. Dans le football de très haut niveau, le détail fait souvent la différence: un entraîneur qui sait quand pousser, quand protéger, quand faire confiance.
Enfin, la continuité a été le ciment de cette réussite. Présent à la Fédération espagnole depuis 2013 pour diriger les catégories de jeunes avant de prendre les commandes de la sélection A, De la Fuente connaissait déjà la plupart des joueurs pour les avoir accompagnés dans leur progression. Cette familiarité lui a permis une gestion fine des charges de travail, une rotation intelligente et une confiance mutuelle qui a accéléré le développement de l’équipe. Le résultat est une sélection polyvalente, mature et redoutable, couronnée par le titre européen en 2024 puis le sacre mondial en 2026.
José Mourinho résumait souvent sa vision avec ironie en affirmant qu’une équipe simplement qualifiée de bien organisée manque souvent d’autre chose. L’Espagne de De la Fuente démontre exactement l’inverse, associant rigueur tactique, créativité et générosité collective.
Le choc des chiffres
C’est ici que commence le véritable chantier marocain. Pour former des champions, il faut une base de pratiquants beaucoup plus large et une capacité d’exportation vers les grands championnats.
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Le Maroc compte aujourd’hui 89 000 licenciés, soit à peine 0,25 % de sa population. À titre de comparaison, l’Allemagne en compte plus de 7 millions, la France environ 2,35 millions et l’Espagne près d’un million. Sur le plan de l’exportation, l’écart est encore plus criant. La France et le Brésil placent chaque année plus de 150 joueurs dans les cinq grands championnats européens, contre une vingtaine seulement pour le Maroc, dont la majorité provient de la diaspora, tandis que les transferts directs depuis la Botola vers les grands clubs européens restent marginaux.
Comment espérer rivaliser durablement avec des nations qui disposent d’un vivier plusieurs dizaines de fois supérieur? Le talent existe au Maroc. Le défi consiste désormais à mieux le détecter, le former et surtout l’accompagner jusqu’au plus haut niveau.
La diplomatie des binationaux et la stratégie de la FRMF
Face à un vivier local encore limité et à une capacité d’exportation perfectible, le Maroc a fait de sa politique de détection des talents binationaux un levier stratégique. Pour convaincre les pépites de la diaspora, la FRMF a déployé une stratégie de conviction basée sur un projet de carrière clair et des arguments concrets au cœur des centres de formation européens. Elle s’appuie pour cela sur un réseau de recruteurs présents dans les principaux bassins que sont l’Espagne, la France, les Pays-Bas, la Belgique, l’Allemagne ou l’Italie, afin d’identifier les jeunes talents dès les catégories U13 à U17. Le Maroc a fini par comprendre une évidence: quand on ne peut pas planter soixante-dix fois plus d’arbres, on apprend à greffer.
La diaspora marocaine est devenue ce pont invisible entre les terrains européens et le rêve d’un maillot rouge frappé de l’étoile verte. Des générations nées ailleurs, mais attachées à une histoire familiale, culturelle et affective qui dépasse les frontières.
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L’argument ne se limite plus au terrain. Le Complexe Mohammed VI de Maâmoura est devenu une véritable vitrine, démontrant aux joueurs et à leurs familles que le Royaume dispose désormais d’installations répondant aux standards des plus grandes fédérations. À cela s’ajoutent un accompagnement personnalisé, un dialogue permanent avec les familles, un projet sportif clairement présenté par le sélectionneur et une réactivité administrative qui permet de finaliser rapidement les changements de nationalité sportive auprès de la FIFA.
Mais cette avance ne sera durable qu’à une condition, celle de continuer d’innover. Face aux succès des Lions de l’Atlas, plusieurs fédérations européennes ont renforcé leur vigilance sur les jeunes talents d’origine marocaine. Le Royaume devra donc consolider son réseau d’observation, renforcer l’accompagnement des joueurs dès les catégories U15 et faire du Mondial 2030 à domicile un argument supplémentaire pour convaincre les générations futures.
La vision de formation de la FRMF: état des lieux et perspectives
La politique des binationaux ne saurait toutefois remplacer le développement du vivier national. Pour structurer et massifier la formation, la FRMF déploie une vision ambitieuse, illustrée par l’intégration d’experts internationaux tels qu’Abián Perdomo, ancien responsable de la méthodologie de formation du Real Madrid. Intégré à la Direction technique nationale, il apporte son expertise en matière de méthodologie, d’harmonisation des contenus de formation et de structuration des parcours de développement des jeunes joueurs, avec l’objectif de diffuser les meilleures pratiques à l’ensemble du football marocain.
La FRMF encadre aujourd’hui plus de 2.000 jeunes talents à travers une quinzaine de centres de formation, grâce à plusieurs centaines d’entraîneurs, préparateurs physiques, analystes vidéo, nutritionnistes et spécialistes de la performance. Cette dynamique permet déjà au Maroc de former ses propres éducateurs et a conduit à la signature de plusieurs dizaines de premiers contrats professionnels en Botola.
D’ici à 2030, l’enjeu sera d’étendre ce maillage à l’ensemble des ligues régionales afin qu’aucun talent ne passe entre les mailles du filet. En s’appuyant sur les capacités de recherche de l’UM6P, la FRMF pourra renforcer ses outils d’identification et de suivi des talents, tout en structurant une véritable filière des métiers du sport – regroupant analystes, recruteurs, préparateurs et dirigeants – appelée à constituer l’un des héritages durables du Mondial 2030.
Le rôle des clubs: de la préformation à la valeur marchande
Les clubs doivent désormais sortir de leur posture de simples consommateurs pour devenir de véritables producteurs. Au-delà de l’enjeu sportif, la formation constitue un levier économique essentiel pour le football marocain.
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Avec une valeur marchande estimée à plus de 120 millions d’euros, la Botola figure déjà parmi les championnats les plus valorisés du continent. Mais comme le rappelait si bien Johan Cruyff en affirmant qu’il n’avait jamais vu un sac de billets marquer un but, l’argent seul ne suffit pas. Pour franchir un nouveau cap, les clubs devront mieux valoriser leurs jeunes, vendre leurs joueurs au juste prix du marché international, exploiter pleinement les mécanismes de solidarité de la FIFA et limiter les contentieux qui fragilisent encore leur crédibilité.
La formation ne tolère pas les raccourcis: chaque note doit être répétée jusqu’à la maîtrise. La Vision Royale, initiée lors des Assises nationales du sport de 2008, a permis de poser des fondations solides avec l’Académie Mohammed VI de football et le Complexe Mohammed VI. Il appartient désormais aux clubs de poursuivre ce travail en accordant la même importance à la préformation entre 10 et 14 ans, à la formation entre 15 et 18 ans, et surtout à la post-formation entre 19 et 21 ans, cette étape décisive où le football marocain perd encore trop souvent ses meilleurs talents ainsi qu’une part importante de leur valeur.
Gouvernance et mobilisation générale
Les infrastructures ne suffiront pas à elles seules. Pour transformer l’ambition en résultats, le football marocain devra poursuivre sa modernisation en profondeur.
Lors du dernier comité directeur de la FRMF, Fouzi Lekjaa a une nouvelle fois appelé les Ligues et les clubs à assumer pleinement leurs responsabilités. Pendant que la Fondation Maroc 2030 pilote les grands chantiers liés à l’organisation et à l’héritage de la Coupe du monde, la transformation du football national relève avant tout de la FRMF, de la Ligue nationale de football professionnel (LNFP), de la Ligue nationale du football amateur (LNFA), des Ligues régionales et des clubs.
La qualité de la gouvernance, la professionnalisation des structures, la stabilité financière et l’amélioration des compétitions nationales constitueront autant de leviers pour faire émerger une génération capable de rivaliser durablement avec les meilleures nations du monde.
Mohamed Ouahbi, le De la Fuente made in Morocco?
Mohamed Ouahbi incarne aujourd’hui ce que l’on peut appeler le De la Fuente made in Morocco. Champion du monde U20 en 2025 avec les Lionceaux, conforté dans ses fonctions après le Mondial 2026, le technicien marocain présente un profil qui n’est pas sans rappeler celui de son homologue espagnol: passé par les sélections de jeunes avant de prendre les rênes de l’équipe A, il connaît intimement la génération qui devra porter les ambitions marocaines en 2030.
Lors de sa conférence de presse du 14 juillet 2026 à l’Auditorium du Complexe Mohammed VI, il a dressé un bilan lucide mais optimiste de la participation des Lions de l’Atlas, éliminés en quarts de finale face à la France. Il a insisté sur la continuité du projet, des choix tactiques dictés par des critères techniques, et l’importance de la régularité des joueurs en club.
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Cette stabilité peut constituer un avantage précieux en favorisant une identité de jeu, en facilitant l’intégration progressive des jeunes internationaux et en renforçant les liens de confiance. La comparaison trouve toutefois ses limites, l’Espagne s’appuyant sur un vivier et une industrie de formation sans commune mesure avec ceux du Maroc. Mais lorsqu’elle s’inscrit dans une stratégie globale, cette continuité devient un accélérateur de performance.
De l’ambition 2026 à l’objectif suprême 2030
Il existe une différence fondamentale entre une ambition et un objectif: l’ambition fixe un cap, l’objectif engage un résultat.
En 2026, le Maroc pouvait légitimement nourrir l’ambition de remporter la Coupe du monde, porté par l’élan historique de Doha. Mais cette ambition relevait encore d’un rêve crédible plus que d’une obligation de résultat.
En 2030, sur son propre sol, le contexte sera différent. Après les épopées de 2022 et 2026, le Maroc ne pourra plus seulement rêver de soulever la Coupe du monde. Il devra s’en donner les moyens. L’ambition devra devenir un Objectif Suprême, porté par une planification rigoureuse, une gouvernance exemplaire et une mobilisation de tout un écosystème.
Le chemin vers le 21 juillet 2030 reste long et exigeant. Mais le Maroc dispose aujourd’hui d’atouts qu’il ne possédait pas il y a vingt ans: une vision stratégique, des infrastructures de niveau mondial, une fédération reconnue, une diaspora exceptionnelle et une jeunesse débordante de talent. Au-delà des mots, ce sont la préparation méthodique et l’engagement d’aujourd’hui qui façonneront le triomphe de demain, car comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry, prévoir l’avenir n’est que fonder le présent.
