Dans le football national, il existe une scène devenue presque banale. Un joueur marocain accorde une interview à un média français, espagnol ou anglais… et soudain, tout le pays s’agite. Les réseaux sociaux relaient chaque phrase. Les plateaux télé décortiquent chaque déclaration. Les sites marocains reprennent les citations comme une information majeure. Pourtant, parfois, ce même joueur refuse depuis des mois de répondre aux médias marocains. C’est là tout le paradoxe.
Aujourd’hui, les journalistes locaux ont découvert les déclarations de leurs propres internationaux à travers un média étranger. Un «spécialiste de la communication» envoie ensuite ces interviews aux rédactions de la place pour qu’elles les reprennent, comme si le football marocain devait désormais passer par un intermédiaire extérieur pour parler à son propre pays. Et le plus troublant, c’est que cette situation choque de moins en moins.
Comme si le simple fait qu’une interview soit accordée à un média étranger lui donnait automatiquement plus de valeur, plus de prestige et plus de crédibilité. Comme si les acteurs de la 8e nation au classement FIFA avaient encore besoin d’un tampon extérieur pour se sentir importants.
Pourquoi? Parce qu’au fond, beaucoup dans ce milieu continuent de considérer qu’un média étranger donne plus de prestige, de crédibilité et de visibilité. Comme si parler à Paris était forcément plus noble que parler à Casablanca ou Rabat. C’est un vieux complexe qui colle encore au football vert et rouge.
Pourtant, il faudrait rappeler une chose essentielle: ce sont les médias marocains qui ont accompagné cette sélection quand personne n’en voulait vraiment.
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Quand les Lions de l’Atlas traversaient des CAN catastrophiques, les médias locaux étaient là. Quand les déplacements en Afrique se faisaient dans l’indifférence générale, les journalistes marocains étaient là. Quand les matchs amicaux se jouaient devant des tribunes vides, ils étaient là. Quand les crises internes explosaient à la Fédération, quand les entraîneurs se faisaient limoger tous les huit mois, quand les supporters perdaient espoir, les médias marocains continuaient malgré tout à couvrir cette sélection. Pas les grandes rédactions européennes.
Les médias étrangers se sont rapprochés du Maroc après les succès. Après la Coupe du Monde. Après les Hakimi, Bounou et autres Regragui. Après que le Maroc est devenu une marque footballistique mondiale. Les médias marocains, eux, étaient présents bien avant ça. Et pourtant, ce sont parfois eux qui ont aujourd’hui le moins d’accès.
Le problème n’est même pas de donner des interviews aux médias étrangers. C’est normal. Le football moderne est mondial. Les joueurs évoluent dans les plus grands clubs européens, ils ont une image internationale à gérer et les médias étrangers participent à cette exposition. Le vrai problème apparaît quand les médias marocains deviennent la dernière roue du carrosse.
Quand un joueur refuse systématiquement les interviews locales mais accepte de parler pendant une heure à une plateforme étrangère. Quand un dirigeant devient soudainement disponible uniquement pour des médias internationaux. Quand certains sélectionneurs choisissent soigneusement leurs interlocuteurs étrangers tout en évitant les questions des journalistes marocains. Là, ce n’est plus de la communication. C’est un choix de positionnement. Et ce choix raconte quelque chose de très révélateur sur la manière dont une partie du football marocain regarde encore son propre environnement médiatique.
Certains acteurs du football national semblent parfois considérer les médias marocains comme trop proches, trop critiques ou pas assez «prestigieux». Comme si la vraie reconnaissance devait forcément venir de l’extérieur. Pourtant, les médias marocains connaissent mieux ce football que quiconque.
Ils connaissent les centres de formation oubliés. Les histoires des familles. Les réalités de la Botola. Les tensions dans les clubs. Les problèmes d’infrastructures. Les pressions populaires. Les blessures invisibles des joueurs. Les coulisses des rassemblements.
Un journaliste marocain ne regarde pas seulement les statistiques ou les highlights YouTube. Il vit ce football au quotidien. Et c’est peut-être justement ce qui dérange parfois. Parce qu’un média local pose souvent des questions plus inconfortables. Il possède de la mémoire, maitrise le contexte et connaît les contradictions.
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Un média étranger, lui, vient souvent chercher une belle histoire. Un récit héroïque. Une image internationale positive. Il parle du Maroc comme d’un phénomène émergent du football mondial.
Le journaliste marocain, lui, connaît aussi les fissures derrière la vitrine. Et dans le football moderne, beaucoup préfèrent les micros qui caressent plutôt que ceux qui questionnent.
Le plus triste dans cette situation, c’est que notre football traverse probablement la plus grande période de son histoire. Une demi-finale de Coupe du Monde, un titre de champion d’Afrique, une influence croissante à la FIFA et à la CAF, des infrastructures reconnues mondialement et une organisation du Mondial 2030 en ligne de mire. Le Maroc n’a jamais été aussi fort footballistiquement.
Mais paradoxalement, certains comportements donnent encore l’impression d’un football qui cherche désespérément la validation étrangère. Comme si parler à un média marocain ne suffisait plus. Comme si la reconnaissance locale avait moins de valeur.
Et pourtant, les supporters marocains consomment d’abord les médias marocains. Ils débattent sur les plateaux marocains. Ils vivent les victoires et les défaites à travers les journalistes marocains. Ils construisent leur relation avec cette sélection grâce aux médias locaux. Ignorer cela est une erreur.
Une grande nation de football ne se construit pas uniquement avec des stades modernes et des stars européennes. Elle se construit aussi avec un écosystème médiatique fort, respecté et intégré. Sinon, on finit avec une situation absurde: une sélection nationale qui parle au monde entier… sauf à son propre pays.
