Duckens Nazon s’affirme comme l’un des attaquants haïtiens les plus expérimentés et prolifiques à l’étranger. Pour Le360 Sport, la légende des Grenadiers revient, dans un entretien exclusif, sur la Coupe du Monde 2026, sa carrière internationale, ses ambitions avec Haïti et son lien particulier avec le Maroc.
Le360 Sport: Vous disputez votre première Coupe du Monde. Quelle émotion ressentez-vous ?
Duckens Nazon: Je ressens beaucoup de fierté et de joie. En effet, c’est la première Coupe du Monde de ma carrière. Je ne sais pas trop à quoi m’attendre, j’ai un sentiment de curiosité et d’impatience à la fois.
«Ma mère est très fière de moi»
— Duckens Nazon
Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez appris votre convocation pour cette Coupe du Monde aux États-Unis?
J’étais très honoré car c’est la première Coupe du Monde pour Haïti depuis plus de 50 ans et c’est seulement la deuxième de notre histoire. Je pense aussi qu’avec l’âge que j’ai, ça aurait été compliqué de participer à la prochaine Coupe du Monde, donc c’était un peu «maintenant ou jamais».
J’ai énormément travaillé pour en arriver là, donc j’ai ressenti beaucoup de fierté. C’est un aboutissement, c’est la plus grande compétition du monde et la plus regardée également. J’ai commencé à jouer pour Haïti en 2013 avec les moins de 20 ans, puis en 2014 avec l’équipe A. C’était vraiment un choix du cœur et, à cette époque, j’étais loin de m’imaginer qu’on en serait là. Je n’ai jamais hésité, j’ai été appelé, je suis venu directement et j’ai toujours joué du mieux que je pouvais.
Ma mère aussi est très fière de moi. C’est le pays de naissance de mes deux parents. Elle m’a vu représenter Haïti depuis 2013 et aujourd’hui, qu’elle sache que je vais jouer la Coupe du Monde est une sorte de consécration. Elle n’y croyait même pas.
À quel moment avez-vous commencé à croire que vous étiez capables de vous qualifier pour une Coupe du Monde?
J’ai commencé à y croire à partir du moment où nous nous sommes fixé un plan clair et une véritable feuille de route. On dit souvent que lorsqu’un projet est écrit, la moitié du travail est déjà accomplie. C’est exactement ce que nous avons fait avec le coach et une partie de l’effectif. Nous avons suivi ce plan à la lettre et, à chaque match des éliminatoires, nous savions précisément pourquoi nous entrions sur le terrain et ce que nous avions à accomplir.
Qu’est-ce qui a changé dans le football haïtien pour vous permettre d’atteindre cet objectif?
Je pense que nous avons été plus déterminés que les générations précédentes. Ensuite, en termes de talent et de qualité, il faut reconnaître que nous disposons d’une génération exceptionnelle. Nous avons notamment Bellegarde, qui évolue chaque week-end en Premier League. Son influence est remarquable et il apporte une véritable plus-value au groupe.
Je pourrais parler de notre effectif pendant des heures, tant il regorge de joueurs à fort potentiel. Lenny Joseph nous a rejoints récemment et, honnêtement, il m’a agréablement surpris.
Lire aussi : Exclu360. Jean-Ricner Bellegarde, star d’Haïti: «le Maroc fait partie des favoris de cette Coupe du monde»
J’ai hâte que certains de mes coéquipiers réalisent de grandes performances et montrent toute l’étendue de leur talent. Isidor, Deedson, Ruben Providence, et j’en oublie… Le grand public ne les connaît peut-être pas encore, mais ce sont de véritables cracks. Nous restons discrets, nous faisons preuve de beaucoup d’humilité et nous travaillons dur au quotidien pour montrer le meilleur visage possible sur le terrain.
Quel est votre rôle en dehors du terrain au sein de ce groupe talentueux?
J’essaie d’accompagner certains joueurs, de les guider et de leur donner des conseils. J’aide comme je peux en étant un leader positif au sein du groupe. Je tiens aussi à transmettre certaines valeurs aux plus jeunes, notamment l’importance de savoir quel pays ils représentent et le respect que mérite ce maillot.
Ressentez-vous le poids de l’histoire que vous portez sur vos épaules?
Bien sûr. Nous sommes le premier pays noir indépendant de l’histoire. Haïti a montré la voie à de nombreuses nations qui ont ensuite conquis leur indépendance. Nous portons donc une immense responsabilité sur nos épaules, car notre pays possède une histoire riche et unique.
Que représente cette qualification historique pour le peuple haïtien?
D’après ce que j’entends et ce que je vois, cette qualification suscite chez les Haïtiens un sentiment de fierté difficile à décrire. Beaucoup pensaient qu’ils ne vivraient jamais, de leur vivant, une Coupe du Monde avec Haïti. C’est sans doute l’un des plus beaux cadeaux que nous pouvions leur offrir.
Haïti est un pays confronté à de nombreuses difficultés, mais cela n’empêche pas son peuple de vibrer pour le football. Lorsque l’équipe nationale joue, tout semble s’arrêter. Pendant quelques heures, les gens mettent leurs préoccupations de côté et vivent pleinement derrière la sélection.
L’engouement est incroyable. Voir tout un peuple uni derrière une même cause est quelque chose de très fort. J’espère que cette qualification ouvrira la voie à des changements positifs dans le pays et qu’elle inspirera chacun à avancer dans la même direction.
En Haïti, notre devise est «L’union fait la force». J’espère que notre peuple continuera à la faire vivre au quotidien.
Parlons un peu de vous. Comment vous sentez-vous aujourd’hui?
J’ai traversé une saison compliquée en raison de la guerre en Iran, notamment avec l’arrêt du championnat. J’ai tout mis en œuvre pour retrouver du rythme et, aujourd’hui, je me sens de mieux en mieux. Mentalement aussi, je vais beaucoup mieux qu’il y a quelques mois. J’ai vécu une épreuve qui m’a profondément secoué, mais j’ai réussi à me reconstruire à travers le travail et à tourner progressivement la page, même si beaucoup de personnes continuent de souffrir de cette situation. J’espère sincèrement que la paix s’installera dans le monde le plus rapidement possible.
«Nous habitons au Maroc, mes enfants ont le Maroc dans le cœur»
— Duckens Nazon
Quel est l’objectif d’Haïti lors de cette Coupe du Monde?
Nous voulons montrer au monde que nous avons de la qualité et que nous sommes prêts à relever ce défi. Nous sommes des challengers, donc notre ambition est d’aller le plus loin possible. Mais nous abordons cette compétition avec beaucoup d’humilité. Nous allons rester concentrés sur notre travail, avancer à notre rythme et tracer notre propre chemin.
Nous prendrons les matchs les uns après les autres, avec l’envie de donner le meilleur de nous-mêmes et de faire plaisir à notre peuple. Dans ce groupe, nous sommes considérés comme des outsiders. Et quand on est outsider, on a naturellement envie de créer la surprise. Le Maroc l’a parfaitement démontré lors de la Coupe du Monde 2022. Pourquoi ne pas s’en inspirer?
À la maison, comment vit-on cette affiche entre le Maroc et Haïti?
Le match face au Maroc sera particulier pour moi. Ma femme est marocaine, mes enfants sont à moitié marocains et, forcément, j’ai envie de faire bonne impression. Nous vivons au Maroc et mes enfants ont ce pays dans leur cœur. Al Hamdoulilah, nous y avons toujours été très bien accueillis.
Je suis originaire des Yvelines, dans le 78, et j’ai grandi entouré de nombreux Marocains. Deux de mes meilleurs amis sont marocains. Tout au long de ma carrière, j’ai également évolué avec plusieurs joueurs marocains en club et les relations ont toujours été excellentes.
J’ai évolué cette saison avec Munir El Hadadi, j’ai côtoyé Romain Saïss à Wolverhampton, c’est vraiment quelqu’un de bien. J’ai joué avec Fouad Chafik et Rachid Alioui à Laval en 2015, aujourd’hui c’est devenu comme la famille. Ce match sera forcément spécial pour moi. J’ai beaucoup de respect et d’affection pour le Maroc et son peuple.
Quelle a été votre réaction lorsque vous avez pris connaissance de votre groupe?
Je me suis mis à rire et me suis dit: «ce n’est pas possible ils veulent nous éliminer». Chaque fois que nous jouons une grande compétition, nous sommes dans un groupe corsé (rires). Nous avons disputé la Copa America en 2016 et nous étions déjà tombés dans le même groupe que le Brésil. Même en Gold Cup, nos groupes ont quasiment toujours été relevés. D’un autre côté, je me suis dit que je ne jouerai probablement qu’une Coupe du Monde donc autant la faire bien.
Que pensez-vous du développement du football marocain?
Je pense que c’est un exemple pour tous les pays africains. Aujourd’hui, les jeunes binationaux n’hésitent même plus à représenter le Maroc. Ils ont mis de gros moyens dans la formation, ils viennent de remporter la Coupe du Monde U20, certains jeunes sont même montés en équipe A. La demi-finale du Maroc en Coupe du Monde n’est pas le fruit du hasard mais celui du travail.
Qu’est-ce qui vous marque dans cette sélection marocaine?
C’est une équipe qui a la niaque. Les joueurs sont assidus aux retours défensifs. C’est une équipe qui ne lâche pas et qui joue avec le cœur. Généralement, ce sont ces types d’équipes les plus compliqués à jouer. C’est le secret, très souvent quand tu joues avec le cœur, derrière ça te sourit.
Un message pour le peuple haïtien?
J’ai simplement envie de leur dire merci pour tout ce qu’ils ont fait pour nous. Ils ont toujours été présents à nos côtés et nous ont soutenus dans les bons comme dans les mauvais moments.
