Le Carnet de voyage d’Amine Birouk: Boston, Flower of Scotland

Amine Birouk (image générée avec l'IA).

ChroniqueLa page Boston se tourne, laissant derrière elle une ville qui, sous son apparence conservatrice, a su vibrer pour le ballon.

Le 21/06/2026 à 09h58

La route qui sépare New York de Boston possède cette mélancolie particulière des grands axes américains, cette ligne droite monotone où l’asphalte semble absorber les dernières notes de jazz de Broadway. Alors que les gratte-ciels de Manhattan s’effacent dans le rétroviseur, une autre mélodie s’insinue dans l’habitacle: le souffle épique des Highlands. Flower of Scotland.

Boston ne nous accueille pas avec la rigueur d’un protocole, mais avec la ferveur des cornemuses. Ville de JFK, terre d’érudition à Harvard et bastion des légendaires Celtics, elle impose immédiatement sa mémoire et son caractère.

L’avant-match: Boston en rouge et en cornemuses

Boston est submergée par une marée rouge. Une vague compacte, presque vivante, qui déborde des trottoirs et s’étire jusque dans les artères de la ville.

Au Boston Common, les supporters marocains ont investi le Parkman Bandstand, kiosque centenaire devenu tribune populaire. Ce lieu chargé d’histoire a vu passer concerts, meetings politiques et discours de Barack Obama. Mais ce soir, il change de nature. Il devient une agora improvisée, un point de convergence où se mélangent chants, drapeaux et langues venues de partout. Autour, la ville continue de respirer, mais autrement. Les passants ralentissent, observent, hésitent. Comme si Boston découvrait une autre version d’elle-même.

Les Écossais, eux, ont investi la nuit. Ils ont vidé les bars de Boston dans une euphorie collective, transformant cette «Boston Tea Party» moderne en une veillée d’armes festive. À l’aube, les pubs, désertés, laissaient place au défilé des cornemuses dont les notes imposaient leur cadence impériale. En procession joyeuse, ces visiteurs celtes ont marqué la ville de leur empreinte sonore, jusqu’à ce que Boston, conquise, finisse par les absorber totalement.

De tartans et de kilts

En voyant cette marée de tartans, je replonge dans mes archives personnelles: Kenny Dalglish et Graeme Souness, c’était le Liverpool de mon enfance, le renard des surfaces qu’était Joe Jordan — édenté et surnommé «Jaws» pour son sourire de requin —, et la classe impériale d’Alan Hansen, héros de nos jeudis devant l’unique écran de la maison, celui de «Maman TVM», quand le «Grand Format» du jeudi, championnat anglais, faisait partie de nos rares fenêtres sur le monde.

Une passion teintée de nostalgie, car l’Écosse, c’est aussi le récit d’une tragédie sportive — 1974, 1978 et 1982 — où le talent n’a jamais suffi. En 1978 pourtant, l’Écosse a su produire l’éternité : le but solitaire d’Archie Gemmill contre les Pays-Bas, assez beau pour être immortalisé vingt ans plus tard dans Trainspotting. Mais l’éclat fut sans lendemain, comme toujours, au point qu’on les imaginerait presque porter le patronyme fictif de «Mc Canmarkich», contraction locale pour avouer, avec un sourire désarmant: «Je ne marque pas». Comme si le destin leur avait offert le talent, mais oublié l’adresse.

Providence: le mot qui danse

Quelques heures auparavant, sur l’I-95, le nom de Providence s’imposait déjà comme une évidence poétique. Pour un esprit nourri à Molière ou Racine, il résonnait presque comme une injonction théâtrale.

Mon voisin de match, supporter marocain avec son accent fassi, vivant sa première Coupe du Monde in situ, tressaillait en voyant le panneau. Superstitieux, il y lisait un signe. Il plongeait aussitôt dans le passé: Saint-Étienne 1998, Écosse, cette victoire sans qualification devenue le mythe de nos défaites victorieuses.

À la veille du match, les mots des entraîneurs dessinaient déjà deux mondes parallèles. Mohamed Ouahbi insistait sur l’idée d’imposer «notre rythme et notre style», comme une volonté de maîtriser le récit autant que le ballon. Steve Clarke, lui, se montrait plus méfiant, évoquant un adversaire «difficile», solide, capable de transformer chaque duel en combat.

Entre ces discours, mon voisin ne tranchait pas: il interprétait. Il transformait les phrases en signes et les intentions en présages ; pour lui, tout devenait une lecture cachée du destin. Dans ma tête s’imposait une alerte silencieuse: attention à la «douche écossaise». Le football n’est jamais une ligne droite, mais une succession de bascules brutales.

Le Gillette Stadium: temple de la mémoire

Nous arrivons au Gillette Stadium de Foxborough. Plus qu’un stade, c’est une sédimentation d’histoire. Ici, on ne marche pas seulement sur du gazon, mais sur des traces. Ce site a vu le légendaire Foxboro Stadium accueillir six matchs du Mondial 1994, ce tournoi charnière qui avait révélé le football au grand public américain — je me souviens encore avec émotion de ce Nigeria-Italie, où les coéquipiers de Okocha furent cruellement éliminés par le but de Roberto Baggio.

Construit en 2002 pour succéder à son aîné, le Gillette Stadium — domicile des Patriots en NFL et des Revolution en MLS — est devenu le théâtre privilégié des grandes émotions, des concerts mondiaux aux joutes internationales. En ce vendredi soir, il ajoute une page marocaine à son livre de comptes.

L’hymne national: la communion des cœurs

Puis vient le moment de vérité au stade. Lorsque Flower of Scotland retentit, a cappella, une onde de choc traverse les tribunes. Instantanément, mon esprit bascule vers les après-midis pluvieux du tournoi des Cinq Nations. Cette mélodie, à Murrayfield, fait trembler les murs. Elle porte la silhouette de William Wallace, le guerrier de Stirling, symbole d’une liberté chèrement acquise.

Mais lorsque notre hymne national jaillit, tout change. Ce n’est plus un chant. C’est une déflagration d’identité. Des milliers de voix font vibrer les fondations du Gillette Stadium, comme si la distance avec la terre natale venait de disparaître. À mes côtés, mon voisin laisse tomber son gobelet. Il ne regarde plus le terrain. Il est ailleurs, dans sa propre émotion.

Le film du match: une chorégraphie sous haute tension

Le coup d’envoi est une bascule immédiate. Le stade n’a pas encore trouvé son équilibre que le match impose déjà le sien, comme une respiration trop vite engagée, impossible à ralentir. Dès la 2e minute, Brahim Díaz décale Ismaïl Saibari. La frappe est tendue, chirurgicale. 1-0. Une action sans préambule, sans hésitation, qui donne immédiatement la tonalité du match.

Très vite, une impression s’impose: le Maroc caresse le ballon, l’Écosse le frappe. Une nuance déjà lisible dans l’intensité des duels, dans la manière d’occuper l’espace, dans le rapport au temps. L’un cherche à installer une continuité, l’autre privilégie la rupture, l’impact, la confrontation directe.

Mon voisin devient un personnage à part entière du match: prières murmurées, silences tendus, explosions soudaines. Lorsque Bounou joue avec le feu face à l’agressivité écossaise, mon voisin l’invective avec son accent fassi inimitable: «Wa chouf a Bounou, rak 3ayeqti!», avant de se reprendre presque aussitôt, murmurant un «Astaghfirullah, lah ysamhli» en joignant les mains. Il peste aussi contre Diop et sa relance approximative: «Nari nari Diop!», la frayeur dans la voix, comme si Diop venait de lui voler dix ans de vie, puis il peste contre les ratés. Mais dès qu’El Aynaoui se jette dans un tacle désespéré pour sauver la patrie, il se lève d’un bond, la voix brisée par l’admiration: «Hadak howa rajel!». Le Maroc domine avec 60% de possession, mais rien n’est jamais totalement confortable. Le danger rôde.

Mi-temps: une rencontre entre nostalgie et présent

À la mi-temps, dans les travées du Gillette Stadium, je croise par hasard Younes El Aynaoui. Je m’avance vers lui ; je ne l’avais plus vu depuis 2010. Il y a des visages que le sport ne laisse jamais vraiment disparaître. Figure emblématique du tennis national et ex-14e mondial ATP, il porte avec lui une mémoire sportive qui dépasse sa carrière.

Soudain, dans ce stade de Boston, les strates du temps se superposent. Je repense à l’Open d’Australie 2003, à ce cinquième set interminable face à Andy Roddick — 21-19. Ce match que j’avais commenté, dans une autre vie, sur 2M. Mais déjà le même fil rouge: El Aynaoui. À l’époque, il y avait le père. Aujourd’hui, il y a le fils, Neil, sur cette pelouse américaine, qui écrit sa propre histoire. Et moi, entre les deux, j’ai l’impression étrange de me tenir au milieu d’une transmission que je n’ai jamais quittée. Le père de Neil me sourit: «J’espère que les Marocains sont fiers de Neil», me glisse-t-il. Dans sa voix, il n’y a ni nostalgie ni revendication. Juste une continuité. Du court au long, du père au fils, du tennis au football: le fil rouge du drapeau ne se brise jamais.

Le dénouement: une fraternité de combat

Dans les dernières minutes, l’Écosse pousse encore. Les corners deviennent des instants suspendus, où mon voisin psalmodie la Fatiha entre ses dents, marmonnant des douâa pour conjurer le mauvais sort. Mais au coup de sifflet final, la tension retombe pour laisser place à une communion inattendue. Les fans des deux bords se serrent la main, partagent des selfies et communient ensemble. Nos compatriotes célèbrent cette victoire qui en appelle d’autres, tandis que les Écossais, dignes, se consolent comme ils peuvent. L’un d’entre eux m’interpelle: «We are still alive». Une façon de dédramatiser et de déjà basculer, le regard tourné vers le défi brésilien qui se profile. Une fraternité de combat que seul le football sait inventer entre Highlands et Atlas.

En zone mixte, Mohamed Ouahbi n’a pas cherché à enjoliver la prestation. «Un gros match. On s’y attendait. On a très bien défendu. Il nous a manqué un peu d’efficacité», a-t-il livré, avant de saluer la «grosse mentalité» de ses joueurs et de rappeler, avec cette sobriété qui le caractérise: «On a montré que même dans la difficulté, ces joueurs jouent pour le maillot».

Demain, Atlanta

La page Boston se tourne, laissant derrière elle une ville qui, sous son apparence conservatrice, a su vibrer pour le ballon. Le Sud appelle. Haïti, avec ses mystères et son vaudou, nous attend. Sur la route vers la Géorgie, Ray Charles accompagnera mercredi prochain le trajet sur Georgia on My Mind.

Autant en emporte le vent: les doutes, les peurs… et ce vieux fantôme du Loch Ness, qui retourne lentement dans les profondeurs.

Par Amine Birouk
Le 21/06/2026 à 09h58