Les Lions de l’Atlas emmenés par Mohamed Ouahbi, ont terminé leur parcours en quarts de finale d’une Coupe du monde riche en enseignements. Une campagne globalement maîtrisée, marquée par une identité de jeu plus affirmée, une personnalité collective et une structure tactique plus claire. Sur leur route, les Marocains ont affronté des adversaires parmi les plus relevés de la planète. Trois équipes du top 10 mondial se sont dressées face à eux, soit le Brésil, accroché en ouverture (1-1), les Pays-Bas, renversés au mental en seizièmes de finale (1-1, 3-2 tab), puis la France (2-0), dernier obstacle et seule équipe à avoir véritablement imposé sa loi aux Lions dans ce tournoi.
Ismaël Saibari fires home to give Morocco the lead against Brazil, ahead of Gabriel Magalhães, during their 2026 World Cup match in the New York metropolitan area (AFP).. AFP
Face aux Bleus, au Gillette Stadium de Boston, le Maroc a affiché un visage inhabituel. Après avoir montré de la solidité, de la personnalité et une capacité à répondre aux différents scénarios de match depuis le début de la compétition, les Lions ont semblé manquer de ressources dans un rendez-vous d’une intensité maximale. La défaite (2-0) a laissé un goût amer, non pas seulement en raison de l’élimination, mais surtout par rapport à l’écart observé ce soir-là. Sur le plan tactique, technique, mais aussi physique, la France a semblé disposer d’une marge supérieure.
Car au-delà de la qualité individuelle des Bleus, les Marocains ont eu du mal à suivre le rythme imposé par leur adversaire. Moins explosifs, moins capables de répéter les courses à haute intensité et parfois en difficulté dans les duels, les Lions ont souffert face à une équipe préparée pour ce type de rendez-vous.
Depuis plusieurs années, une même question revient après chaque grande compétition. Comment expliquer que, malgré les progrès spectaculaires réalisés par le football marocain, les Lions de l’Atlas soient régulièrement confrontés à des difficultés physiques dans les moments décisifs? Pour tenter d’y voir plus clair, Le360 Sport a recueilli l’analyse de Youssef Dahbi, préparateur physique professionnel. Ancien responsable de la performance d’Al Khor SC et de Muaither SC au Qatar, il a également occupé ce poste au MAS lors de la saison 2025-2026. Son expertise permet de mieux comprendre les différents facteurs susceptibles d’expliquer cette réalité.
Comme un air de déjà-vu
Cette problématique n’est pas nouvelle. Elle rappelle forcément la Coupe du monde 2022 au Qatar, où les Lions étaient arrivés diminués avant leur demi-finale face à la France, avec plusieurs joueurs touchés physiquement. Quelques années plus tard, le scénario a ressurgi, pendant la CAN 2025, où déjà, plusieurs absences liées aux blessures avaient marqué le parcours marocain. Le Mondial 2026 a confirmé l’existence d’un problème récurrent.
«Cette Coupe du Monde a confirmé un problème qui revient malheureusement de manière récurrente. Ce qui interpelle le plus, c’est que la majorité de nos joueurs évoluent dans les meilleurs championnats du monde», souligne Youssef Dahbi. La question ne réside pas uniquement dans la préparation physique individuelle des joueurs. Les blessures font partie du football de haut niveau et peuvent parfois survenir malgré toutes les précautions prises.
Lire aussi : Lions de l’Atlas: comprendre ce qui n’a pas marché
Mais face à la France, la différence de fraîcheur physique a été particulièrement visible: «Les Français semblaient plus explosifs, plus capables d’enchaîner les courses à haute intensité, plus performants dans les duels et plus aptes à maintenir leur rythme tout au long de la rencontre. Nous avons eu du mal à suivre cette intensité, particulièrement dans les moments clés du match».
Pour Dahbi, le Maroc a franchi de nombreux paliers ces dernières années. Mais le prochain défi est désormais ailleurs: «Le Maroc a nettement progressé sur les plans technique, tactique et organisationnel. Il doit maintenant investir davantage dans la haute performance, la récupération et l’expertise scientifique pour franchir un nouveau cap».
9 286 km pour les Lions, 2 964 km pour les Bleus: le poids invisible des déplacements
Parmi les éléments à prendre en considération pour expliquer la différence de fraîcheur observée face à la France, les déplacements occupent une place centrale. Car depuis le début de la compétition, les Lions de l’Atlas ont connu un parcours particulièrement exigeant sur le plan logistique.
Lire aussi : 9.286 km pour les Lions, 2.964 km pour les Bleus: la logistique du Mondial favorise-t-elle certaines sélections?
Entre leur camp de base dans le New Jersey, les rencontres disputées à Atlanta, Boston ou encore Monterrey au Mexique, avant un retour aux États-Unis pour affronter le Canada à Houston puis une nouvelle arrivée à Boston pour le quart de finale, les Marocains ont parcouru près de 9 286 kilomètres. À l’inverse par exemple, les Bleus ont bénéficié d’une stabilité géographique beaucoup plus importante. Restée principalement dans le nord-est des États-Unis, entre New York, Philadelphie et Boston, la sélection française a parcouru environ 2 964 kilomètres durant son parcours.
Lire aussi : Mondial 2026: Fatigue, blessures, choix tactiques… les raisons d’une élimination pleine de regrets
Une différence qui peut sembler anecdotique pour le grand public, mais qui représente une contrainte réelle dans une compétition internationale où chaque détail compte. «Les joueurs ont dû changer plusieurs fois de ville, de centre d’entraînement, de lieu de résidence et s’adapter à des conditions climatiques très différentes: chaleur, humidité, pluie et variations importantes de l’environnement. Toutes ces contraintes ont un impact direct sur la récupération, la qualité du sommeil et la capacité des joueurs à maintenir un haut niveau de performance», explique Youssef Dahbi.
Cette fatigue ne s’est d’ailleurs pas seulement manifestée face à la France. Dès les huitièmes de finale contre le Canada, certains signes étaient déjà perceptibles. Les Lions avaient souffert face à un adversaire agressif dans les premières minutes, avant de faire la différence grâce à leur qualité individuelle et leur maîtrise collective: «Grâce à la qualité des joueurs, à leur détermination et au travail tactique du staff, le Maroc a réussi à obtenir le résultat souhaité», reconnaît Dahbi.
La France, une nation préparée pour les grands rendez-vous
La défaite face aux Bleus a suscité de nombreuses questions chez les observateurs marocains. Pas tant pour l’élimination que pour le contenu de la prestation, bien loin du niveau affiché jusque-là. Youssef Dahbi fait le même constat: «Ce qui m’a marqué, ce n’est pas seulement l’élimination, mais surtout la prestation collective et l’incapacité de l’équipe à évoluer à son niveau habituel lors de ce rendez-vous».
Lire aussi : Après Maroc-France, l’arbitrage à deux vitesses continue de faire polémique au Mondial
Car avant cette rencontre, les Lions avaient montré un visage totalement différent. Une équipe capable de réagir dans l’adversité et de gérer les temps faibles, comme face à Haïti, menée au score avant de renverser la rencontre (4-2), ou encore face au Canada (3-0), où elle avait résisté à une forte pression dès les premiers instants du match.
Mais face au bloc haut des Bleus, leur intensité et leur maîtrise collective ont rapidement placé les Marocains dans une situation inconfortable. «J’ai le sentiment que la France était mieux préparée à tous les niveaux. On a vu une équipe prête physiquement, mentalement et tactiquement, capable de gérer différents scénarios de match avec beaucoup de maîtrise», analyse Dahbi.
Une différence qui s’explique aussi par l’expérience accumulée par une nation habituée aux derniers tours des grandes compétitions. «La France atteint systématiquement les phases finales des grands tournois. Cette expérience lui permet de comprendre l’importance de chaque détail, même ceux qui paraissent insignifiants aux yeux du grand public», poursuit-il.
Une profondeur de banc encore insuffisante
Au-delà du onze de départ, la richesse des solutions disponibles constitue une donnée essentielle dans une compétition de très haut niveau. Dans un Mondial, où les équipes peuvent disputer jusqu’à huit rencontres, la capacité à absorber les blessures, la fatigue ou les suspensions devient un facteur déterminant. C’est probablement l’un des enseignements majeurs du parcours marocain: le onze titulaire est certes désormais capable de rivaliser avec les meilleures nations, mais la profondeur d’effectif reste encore un chantier.
Ayyoub Bouaddi during Morocco's World Cup quarter-final against France in Boston on Thursday, July 9, 2026.
«Malheureusement, dans cette rencontre, nous n’avions pas suffisamment d’options capables d’apporter une réelle plus-value dans un contexte aussi exigeant», reconnaît Youssef Dahbi. Une différence qui apparaît particulièrement face aux nations les mieux dotées: «Contrairement aux grandes nations qui disposent souvent de deux voire trois joueurs de très haut niveau par poste, le Maroc a parfois eu du mal à compenser certaines absences ou certaines baisses de régime au cours du tournoi».
L’exemple français illustre parfaitement cette réalité. Lorsque Désiré Doué sort, Bradley Barcola entre. Quand Ousmane Dembélé doit être relayé, une solution offensive de très haut niveau via Rayan Cherki par exemple reste disponible. Chez les Lions, l’impact des changements a parfois été plus limité, notamment lorsque certains cadres étaient diminués ou absents.
Un constat ne remet pas en cause la qualité du groupe marocain, mais souligne un enjeu stratégique pour les prochaines années, celui d’élargir le réservoir de joueurs capables de répondre immédiatement aux exigences du très haut niveau. «Les blessures et les imprévus font partie du football moderne. La différence entre les grandes nations et les autres réside souvent dans leur capacité à absorber ces aléas sans que le niveau collectif ne soit fortement affecté», ajoute Dahbi.
Lire aussi : Maroc-France: malgré l’élimination, Bounou reste le patron
Les blessures et la capacité à les gérer rapidement
Comme l’assure Dahbi, les blessures font partie intégrante du football de haut niveau. Malgré toutes les précautions prises, un joueur reste un athlète dont le corps peut parfois atteindre ses limites. Dans certains cas, le contexte joue également un rôle important: un joueur peut arriver avec une saison complète dans les jambes, accumuler les minutes et être davantage exposé.
Le cas d’Ismaël Saibari illustre cette réalité. Touché face au Canada en huitièmes de finale (3-0), l’international marocain sortait d’une longue saison avec le PSV Eindhoven, où il était devenu un élément majeur avant son transfert au Bayern Munich.
Mais au-delà de l’apparition des blessures, c’est aussi la capacité à les gérer rapidement qui peut faire la différence dans une compétition courte. L’exemple de Chadi Riad est révélateur. Le défenseur marocain, déjà diminué après une saison compliquée marquée par plusieurs blessures à Crystal Palace, a reçu un coup au genou lors du seizième de finale face aux Pays-Bas.
Mais son remplacement n’est intervenu que quelques minutes plus tard, alors que les premiers signes de gêne étaient visibles. «Chaque minute supplémentaire passée sur le terrain peut augmenter considérablement la gravité de la lésion. Parfois, une sortie immédiate permet de limiter l’absence à quelques jours ou à un seul match», explique Youssef Dahbi.
C’est à se demander, si, avec une gestion différente, le joueur aurait pu être disponible pour le huitième de finale face au Canada? Impossible de l’affirmer avec certitude. Mais cette situation rappelle l’importance des processus de décision dans un tournoi où chaque détail peut avoir des conséquences. «La question n’est pas de désigner des responsables, mais plutôt d’analyser les processus de décision afin d’en tirer des enseignements pour l’avenir», insiste le préparateur physique.
La récupération, un chantier prioritaire
Les conclusions à tirer de la défaite face à la France sont multiples. Elles concernent la tactique, la gestion des matchs, l’expérience ou encore la qualité individuelle des joueurs. Mais un élément semble désormais incontournable: la récupération doit devenir un véritable axe stratégique dans la construction du Maroc de demain. «Nous avons vu une équipe marocaine courageuse, mais également des joueurs épuisés, qui avaient de plus en plus de difficultés à enchaîner les courses, maintenir l’intensité et conserver leur qualité technique», observe Youssef Dahbi à propose du Maroc-France.
Et dans les grandes compétitions internationales, la performance ne se construit pas uniquement pendant les matchs. Elle se joue également entre deux rencontres et chaque détail devient déterminant: sommeil, nutrition, hydratation, gestion de la fatigue, prévention des blessures et récupération mentale.
«Les grandes compétitions se gagnent aussi entre les matchs», rappelle le préparateur physique. La récupération englobe plusieurs dimensions. Elle peut passer par des méthodes actives, avec une activité physique légère destinée à favoriser la régénération musculaire, mais aussi par une approche globale comprenant la qualité du sommeil, l’alimentation, l’hydratation, le suivi de la charge de travail ou encore l’utilisation d’outils technologiques.
Mais la technologie ne peut pas tout résoudre: «Aucune machine ne peut remplacer un sommeil de qualité, une bonne nutrition, une gestion intelligente de la charge et surtout la présence de spécialistes compétents», rappelle Dahbi.
Pour autant, le préparateur physique refuse de réduire la défaite face à la France à un simple problème de récupération. Le football reste un sport complexe, où plusieurs facteurs entrent en jeu. Mais une certitude demeure, pour franchir le dernier palier, le Maroc devra continuer à investir dans tous les domaines qui entourent la performance.
Lire aussi : «On ne va pas se laisser abattre»: la réaction de Mohamed Ouahbi après l’élimination des Lions
Car au plus haut niveau, la différence ne se joue pas uniquement avec les meilleurs joueurs. «Ce sera l’équipe qui réussira à conserver ses meilleurs joueurs disponibles, frais, lucides et performants jusqu’à la finale», conclut Youssef Dahbi.
Autant de facteurs qui peuvent expliquer le manque de fraîcheur des Lions face aux Bleus et rappeler, une nouvelle fois, de vieux traumatismes. Mais une chose est sûre, à mesure que le Maroc s’installe parmi les grandes nations du football mondial, il devra aussi en adopter les exigences. Car le très haut niveau ne se joue plus seulement sur le terrain, il se prépare avant, se gère entre les matchs et se construit dans tous ces détails invisibles qui finissent, beaucoup trop souvent, par faire la différence...







































































