Mondial 2030: du soft power au smart power

Fouzi Lekjaa et Gianni Infantino. AFP or licensors

Chronique​Le Maroc n’a jamais eu besoin d’inventer son soft power. Il le porte dans sa pierre et dans sa chair depuis des siècles.

Le 05/05/2026 à 09h42

On ne bâtit pas une citadelle en un jour, encore moins un destin mondial sur un simple coup de tête. Le 30 avril 2026, au Fairmont Pacific de Vancouver, la délégation marocaine ne passe pas inaperçue. Elle porte en elle quarante années de patience, de doutes transmués en certitudes et une ambition qui défie désormais les marées. Ce n’est pas un sprint, mais un long chemin sinueux — The Long and Winding Road —, une mélodie qui résonne parfaitement sur les rives du Bouregreg (même si Sir Paul n’a jamais goûté de thé à la menthe).

​Ce parcours porte un nom clair: le passage du soft power, celui de la séduction et du rêve, au smart power, celui de l’influence normative, de l’ingénierie systémique et de la décision souveraine. Voici comment le Maroc a réussi cette alchimie, transformant le plomb des échecs passés en l’or d’un avenir radieux.

​L’étincelle de 1986 et l’audace de 1994

​Sous le soleil brûlant du Mexique en 1986, sur la pelouse du stade Tres de Marzo de Guadalajara, une génération de Lions a accompli l’impossible. Badou Zaki, Mohamed Timoumi, Aziz Bouderbala, Krimau et leurs frères ont brisé le plafond de verre du football mondial. Ce ne fut pas seulement une victoire sportive: ce fut une révélation structurelle, un moment où l’Afrique et le monde arabe ont vu briller une nouvelle lumière.

​Feu SM Hassan II, avec sa vision géostratégique et son attachement viscéral à la grandeur du Royaume, y a immédiatement perçu bien plus qu’un exploit éphémère. D’une lucidité rare, il a compris avant beaucoup d’autres que le football était devenu l’un des rares terrains où une nation, quelle que soit sa taille, pouvait affronter les superpuissances à armes relativement égales. Dans cet élan d’orgueil national retrouvé, il conçut l’idée audacieuse et avant-gardiste de porter la candidature du Maroc pour la Coupe du Monde 1994. Cette campagne, perdue d’un souffle face au géant américain, n’en fut pas moins fondatrice. Elle marqua le vrai baptême du feu diplomatique et sportif du Royaume. Le Maroc sortait définitivement du rôle de figurant discret pour devenir l’auteur conscient de son propre récit. Ce jour-là, Feu SM Hassan II posa la première pierre d’une longue marche qui allait mener le Royaume, quatre décennies plus tard, au cœur du pouvoir footballistique mondial. De cette étincelle naquit une flamme durable, celle qui continue d’éclairer la voie aujourd’hui.

​L’école de l’adversité: 1998, 2006, 2010, 2026

​Les échecs de 1998, 2006 et surtout le hold-up de 2010, suivis de la déception de 2026 face au bloc nord-américain, ont été des blessures profondes. Ils ont laissé un goût d’injustice et de frustration. Pourtant, ces défaites ont agi comme un creuset. Dans la douleur, le Royaume a mené une introspection rare dans le monde du football: sans complaisance et sans excuse facile.

​Ces années-là, le Maroc a vécu ce que Jacques Brel chantait avec ferveur dans La Quête : «​Rêver un impossible rêve / Porter le chagrin des départs / Brûler d’une possible fièvre / Partir où personne ne part…»

​On a compris alors que la passion seule ne suffit pas, que le rêve sans ossature reste suspendu dans l’air. Il fallait passer de l’élan spontané à l’organisation méthodique, de l’inspiration à l’ingénierie. Ces années sombres ont forgé une génération de dirigeants, d’entraîneurs et de joueurs qui ont transformé l’humiliation en carburant. Comme Santiago, le vieux pêcheur du Vieil Homme et la Mer d’Hemingway, qui lutte seul contre les requins après avoir capturé son plus grand poisson, le Maroc a appris que l’homme n’est pas fait pour la défaite facile. Même quand tout semble perdu, il reste debout, tenant la corde jusqu’au bout. Ces échecs n’ont pas brisé l’ambition: ils l’ont trempée dans l’acier de la persévérance.

​Soft Power: l’âme d’une civilisation

​Le Maroc n’a jamais eu besoin d’inventer son soft power. Il le porte dans sa pierre et dans sa chair depuis des siècles. Au Chellah, Romains, Mérinides et cigognes cohabitent dans un silence éternel. Dans les ruelles bleues des Oudayas, l’Andalousie perdue murmure encore. À Fès, chaque carreau de zellige de la Médersa Bou Inania est une prière géométrique adressée à l’infini, un algorithme de beauté millénaire. La Koutoubia a essaimé son minaret jusqu’à Séville, la Tour Hassan impose le respect même inachevée, et la Mosquée Hassan II, avec son plancher de verre sur l’Atlantique, rappelle que cette civilisation n’est pas un musée, mais un projet vivant. Par-dessus tout cela règne la gastronomie: couscous aux sept légumes, pastilla sucrée-salée, thé à la menthe offert comme un protocole. Quand un visiteur goûte un méchoui à Marrakech, il ne mange pas seulement: il lit l’histoire du Maroc dans une assiette… et repart souvent avec trois kilos en souvenir.

​La vision de SM Mohammed VI: l’accélérateur

​C’est ici que la Vision Royale a tout changé. La réponse aux lacunes d’hier est là, concrète et massive. Ce déploiement repose sur une architecture de souveraineté totale: le port, l’aéroport, la route, l’hôtel, et l’hôpital, tous convergeant vers le stade.

​Ce n’est pas seulement un ballon qui roule, c’est une nation qui se connecte, qui reçoit et qui protège. Le réseau autoroutier qui maille le pays, les complexes portuaires comme Tanger Med et l’extension de nos hubs aéroportuaires transforment le Maroc en carrefour incontournable entre trois continents. L’explosion d’une hôtellerie de classe mondiale et la mise à niveau radicale de notre infrastructure hospitalière garantissent que le Royaume est devenu une référence absolue de sécurité et d’accueil. Ces infrastructures sont les organes d’un même corps, mus par une volonté royale de faire du Maroc la plateforme centrale du XXIe siècle. Même l’hôpital est prêt à accueillir les cœurs qui lâcheront devant un but marocain en finale.

​Le Maroc reçoit le monde non pas en s’effaçant, mais en affirmant son identité. Dans chaque assiette de couscous servie, dans chaque thé à la menthe offert, dans chaque motif de zellige qui orne les murs, c’est le Maroc éternel qui dialogue avec son époque. La Vision Royale a su marier modernité et authenticité, infrastructures d’avenir et racines profondes.

​Qatar 2022: la renaissance

​L’épopée du Qatar restera gravée comme le moment où tout a basculé. Ce ne fut pas seulement une belle performance: ce fut une libération psychologique collective. Bounou, Hakimi, Saïss, Amrabat, Ziyech et leurs frères, forgés dans le feu des plus grands championnats européens, ont offert au Maroc et à tout un continent une fierté nouvelle. Ils ont montré, avec panache et intelligence, que l’Europe n’était plus une forteresse imprenable, mais une école prestigieuse dont le Maroc est sorti major de promotion. Beaucoup d’Européens nous regardent désormais comme leur belle-mère regarde leur nouvelle voiture: un mélange d’admiration sincère et de «mais comment ils ont fait ?»

​Smart Power: convertir la beauté en influence

​Le vrai smart power consiste à transformer l’admiration en leviers concrets. Le Maroc y excelle aujourd’hui. L’ancrage stratégique de Fouzi Lekjaa au sein du Conseil de la FIFA n’est pas une simple présence protocolaire. C’est une sentinelle placée au cœur du pouvoir décisionnel. Les dernières décisions de l’IFAB, prises suite aux incidents malheureux de la finale de la CAN 2025, ont montré la portée réelle de notre influence. Loin de subir, le Royaume a su transformer ces défis en opportunités de réforme, imposant une nouvelle rigueur dans l’application des lois du jeu. Pour le journal espagnol AS ou l’argentin Olé, le Maroc est devenu un «danger mondial», une force déterminante capable de peser sur les équilibres du football planétaire.

​Cette influence atteindra son zénith lors du Congrès de la FIFA à Rabat en 2027, véritable forum de la diplomatie sportive, suivi de la Coupe du Monde des Clubs en 2029, possiblement à 48 équipes. Ce sera notre laboratoire du gigantisme, prouvant que le Maroc est la plateforme centrale du sport au XXIe siècle. Désormais, le terrain ne se quitte plus: on y entre pour gagner, ou pour perdre mais la tête haute. Le soft power ouvre les portes. Le smart power décide de ce que l’on fait une fois à l’intérieur.

​Vers 2030: Casa face à Madrid

​En 2030, le Grand Stade Hassan II dressera ses 115.000 places face à l’histoire imposante du Santiago Bernabéu. Deux philosophies, deux époques, deux visions du football et du monde s’affronteront dans un duel symbolique. D’un côté, Madrid et son temple blanc chargé de gloire héritée. De l’autre, Casablanca et son vaisseau futuriste inspiré des moussem traditionnels, paré de zellige monumental: une synthèse vivante entre passé et avenir.

​Pendant que Madrid servira son histoire avec élégance et fierté, Casablanca offrira la sienne: vivante, épicée, hospitalière et majestueuse. Autour du stade, ce ne seront pas des chaînes internationales standardisées, mais des effluves de chermoula et de briouates, des théières fumantes, des artisans reproduisant en direct les motifs ancestraux du zellige. Là où Madrid proposera des tapas et son prestige historique, Casablanca déploiera une civilisation entière: chaleureuse, généreuse, enracinée et tournée vers l’avenir. Ce ne sera pas seulement une finale de football. Ce sera le choc de deux modèles: l’un tourné vers son glorieux passé, l’autre vers un futur assumé avec fierté. Et sur ce terrain-là, le Maroc n’a plus peur de personne.

​Shakespeare, Ibn Rushd, Hugo et Brel se rejoignent ce soir à Vancouver. Le destin n’est pas écrit dans les étoiles, mais dans l’ambition d’un peuple qui, comme le rappelait Ibn Rushd, se définit par son ambition et non par son apparence. Comme le disait si bien Ellen Johnson Sirleaf: «La taille de vos rêves doit toujours dépasser votre capacité à les réaliser. Si vos rêves ne vous font pas peur, ils ne sont pas assez grands.»

​Le Maroc ne vient plus demander sa place. Il la prend, avec ses racines profondes dans le zellige de Fès, ses ruelles bleues, ses minarets et ses tables généreuses. Ibn Battuta est parti de Tanger avec une idée. Nous, nous arrivons avec une civilisation, une influence mondiale… et un très bon couscous. ​L’heure du Maroc est venue.

Par Amine Birouk
Le 05/05/2026 à 09h42