Mondial 2030: La grippe espagnole 2.0

Yalla Vamos 2030, logo de la candidature du Maroc, de l'Espagne et du Portugal pour l'organisation de la Coupe du Monde.

ChroniqueLe Bernabéu peut revendiquer son histoire. Le Nou Camp peut exhiber la sienne. Le Grand Stade Hassan II, lui, incarne l’ambition marocaine pour 2030.

Le 17/09/2026 à 08h55

Il aura suffi d’une phrase et surtout d’un mot: Inchallah. Neuf lettres qui ont déclenché une nouvelle poussée de fièvre de l’autre côté du détroit.

Le président de la FRMF n’avait pourtant pas parlé dans le vide. Il avait rappelé que le futur Grand Stade Hassan II constituait un signal fort de l’ambition marocaine d’accueillir la finale du Mondial 2030. Puis il avait conclu par ce mot que l’on connaît aussi très bien de l’autre côté de la Méditerranée: «Inchallah».

Il fallait simplement traduire. Inchallah? Ojalá. Et respirer un bon coup. Ojalá exprime un souhait, une espérance. Pas une décision de la FIFA.

La FIFA organise la Coupe du Monde. Le Maroc, l’Espagne et le Portugal sont les trois pays hôtes. Et le lieu de la finale n’a pas encore été officiellement attribué.

Mais dans la grande telenovela espagnole du Mondial 2030, la nuance semble avoir subi une ablation précoce.

Le cabinet médical serait-il donc devenu itinérant?

Après «inchallah», les plateaux télévisés espagnols ont affiché l’hyperthermie.

Chez El Chiringuito, Josep Pedrerol orchestre le spectacle: débats tachycardiques, sondages et «tertulianos» au bord de la crise de nerfs, avec le Bernabéu en ligne de mire. Sur la Cadena SER, dans El Larguero, le ton est plus posé, davantage consacré au contexte et aux institutions. Deux plateaux, deux tempéraments, une même bataille médiatique.

José Manuel Rodríguez Uribes, président du Conseil supérieur des sports, a lui aussi posé son diagnostic. Il a défendu l’ambition espagnole d’accueillir la finale, allant jusqu’à présenter l’Espagne comme le «vaisseau amiral» du Mondial 2030. Mais il a également rappelé que la décision finale appartient à la FIFA.

Autrement dit: Madrid peut plaider, Casablanca peut ambitionner, mais c’est encore Zurich qui tient le stylo.

Et, dans cette bataille des narratifs, même notre chef du gouvernement est entré dans le match. Mais, malheureusement, pour marquer un CSC.

Rafael Louzán, président de la Fédération espagnole, est venu remettre une couche. Le 16 septembre, à Madrid, il a affirmé que la finale «doit se jouer en Espagne et non au Maroc». Son ordonnance: poids de l’Espagne dans l’organisation, nombre de sites, contribution économique, savoir-faire et puissance de son football. Jusqu’à ce chiffre de 55% du poids du Mondial 2030, selon les critères qu’il avance. L’Espagne serait, selon lui, une «garantie de succès» et même le futur «épicentre mondial du football».

Et puisque tout bon diagnostic nécessite une consultation, Louzán annonce déjà une longue conversation avec Gianni Infantino. Mais après avoir répété que la finale doit être espagnole, il demande de «ne pas entrer dans la dispute» et appelle à «la sérénité».

Vol au-dessus d’un nid de coucous

Puis le cabinet à ciel ouvert s’est rempli. Luis Rubiales revient dans le débat et défend une finale en Espagne. Javier Tebas, lui, a changé de sport. Le patron de LaLiga a convoqué le cricket pour poursuivre sa partie contre Gianni Infantino. Les 15 et 16 septembre, il a affirmé que, tant que le président de la FIFA resterait en poste, la finale irait au Maroc, sauf «surprise», allant jusqu’à évoquer la nécessité pour l’Espagne de «repenser» sa participation. Une batte, donc, plutôt qu’un ballon. Et cette petite phrase: «Je préfère gagner la Coupe du Monde plutôt qu’accueillir la finale». Très bien. Mais l’arbitre n’a pas encore levé le doigt.

Eduardo Inda, patron d’OKDIARIO et polémiste assumé de la droite espagnole, ajoute sa voix au vacarme.

Rubiales vise sa rédemption. Louzán rêve de sa finale. Tebas veut son combat.

Inda cherche son affrontement. Quatre hommes, quatre agendas, un même thermomètre: les urnes et les législatives de 2027.

Poussée de fièvre au Real et au FC Barcelone

Et comme il manquait un spécialiste au casting, José Mourinho a choisi le Bernabéu, tout en confessant qu’il aurait préféré voir la finale à Lisbonne.

Le voilà donc en Dr Ross, version «Urgences»: le charme du praticien, le diagnostic rapide et une préférence pour une ville qui n’est même pas candidate à la finale.

Mais le casting n’était pas terminé. Joan Laporta est à son tour entré dans le jeu.

Dr House, alias Laporta, a posé son propre diagnostic: la finale au Spotify Camp Nou, annoncé à 105.000 places. Et avec cette formule: «“Casa Blanca” et Madrid, c’est la même chose». Voilà qui simplifie singulièrement la géographie du Mondial.

Madrid a le Bernabéu. Casablanca aura le Grand Stade Hassan II. Barcelone possède son Camp Nou rénové. Trois villes, trois ambitions, une seule finale.

À ce rythme, Almodóvar pourrait en faire un film, Buñuel une satire, et Dalí aurait dessiné le trophée posé sur trois stades différents.

Les scénaristes avaient déjà choisi le pitch

À Madrid, certains avaient pourtant pris de l’avance. José Félix Díaz, directeur de AS, et Juan Ignacio Gallardo, directeur de Marca, installent depuis un moment le Santiago Bernabéu dans le fauteuil de la finale. À Barcelone, Albert Masnou, du Diario Sport, a lui aussi installé le Nou Camp dans le scénario.

Le pitch est désormais complet: Bernabéu, Nou Camp, Grand Stade Hassan II.

Pourquoi le Bernabéu? Parce qu’il est le Bernabéu. Parce qu’il est mythique. Parce que Florentino Pérez et patati et patata.

Pourquoi le Nou Camp? Parce qu’il est le Nou Camp. Parce qu’il est mythique. Et parce que la dialectique verbale sait, elle aussi, transformer une ambition en évidence. On connaît le paso doble.

À force de chroniques et de certitudes répétées, l’auto-suggestion a fini par remplacer le débat. Une autre méthode existe pourtant. On construit un stade.

Le Bernabéu peut revendiquer son histoire. Le Nou Camp peut exhiber la sienne. Le Grand Stade Hassan II, lui, incarne l’ambition marocaine pour 2030.

Et pendant que certains écrivent déjà la dernière page, le Maroc continue de construire.

Le diagnostic différentiel au nom de la realpolitik

Heureusement, l’Espagne du football ne parle pas d’une seule voix. Ángel María Villar, ancien président de la RFEF de 1988 à 2017 et ancien membre de la direction de la FIFA, a livré un diagnostic autrement plus mesuré.

Villar ne cache pas sa préférence: il aimerait voir la finale en Espagne. Mais il refuse d’en faire un ultimatum. Si le comité exécutif de la FIFA estime que la finale doit se jouer ailleurs, «ils sauront ce qu’ils ont à faire». Et surtout, pas question pour lui de s’arracher les vêtements si le verdict tombe sur Casablanca.

Voilà un ancien patron de la RFEF qui préfère le souhait au décret, la préférence au bras de fer.

Villar défend d’ailleurs Gianni Infantino, qu’il qualifie de «grand président de la FIFA». Il rappelle que le comité exécutif compte 24 membres venus du monde entier et que ce sont eux qui devront trancher.

Le propos est presque désarmant de simplicité: on peut vouloir la finale, on peut la défendre, on peut même tout faire pour l’obtenir. Mais à la fin, il faut accepter que quelqu’un d’autre tienne le sifflet.

Fernando Sanz, ancien responsable de la candidature espagnole, a lui aussi livré un diagnostic qui mérite d’être entendu: «Peut-être que le Maroc a continué à travailler et que l’Espagne s’est endormie». Voilà le retour du réel.

La FIFA organise. Les trois pays sont hôtes. Aucun des trois ne dispose, à lui seul, du pouvoir de décider du lieu de la finale. Une éventuelle décision espagnole de retrait poserait donc la question du respect des engagements et de ses conséquences. Derrière les plateaux télé, il existe des accords.

Et chez nous, on dit bien: «Dkhoul l-hammam machi bhal khroujou». Entrer dans le jeu est une chose. En sortir en est une autre. Le Maroc ne demande pas une faveur. Il revendique une possibilité.

L’Afrique a attendu près d’un siècle pour accueillir une finale de Coupe du Monde, en 2010, en Afrique du Sud. En 2030, elle peut légitimement en revendiquer une deuxième.

Le Maroc ne demande pas qu’on efface Madrid. Il demande que l’Afrique ne soit pas mise sous perfusion dans les tribunes.

Être partenaires, pas de simples figurants.

La FIFA, ce médecin de famille qui vous veut du bien

Reste la FIFA, ce médecin de famille que tout le monde convoque lorsque chacun a déjà sa propre version de l’histoire. À Madrid, certains semblent déjà connaître la fin du film. Mais le dossier est ailleurs. La FIFA devra examiner les infrastructures, les capacités d’accueil, l’organisation, les engagements pris et l’équilibre d’une Coupe du Monde à trois pays hôtes. Bref, faire son métier.

Le scénario ne sera écrit ni par AS, ni par Marca, ni par El Chiringuito, ni par Mourinho. Il ne sera pas davantage décidé par les politiques, les faux druides de Madrid ou le Grand Manitou Gianni Infantino.

À Madrid, on peut continuer à rêver du Bernabéu. Au Maroc, on continuera de préparer le Grand Stade Hassan II.

Entre un scénario déjà écrit et une ambition encore en construction, il reste une chose que personne ne peut confisquer: l’ambition. Inchallah. Ou ojalá...

Par Amine Birouk
Le 17/09/2026 à 08h55